Publié dans Bouquinage

Kourouma, l’esthète …

Vous l’avez compris, dans ce post, je parlerai de Ahmadou Kourouma, au travers de deux de ses oeuvres, Allah n’est pas obligé et Quand on refuse, on dit non …

Ahmadou Kourouma fait partie de cette génération d’auteurs africains qui m’inspirent au quotidien et me font me sentir fière d’être AfricaiImagene. Ses oeuvres sont non seulement riches d’enseignements, mais constituent aussi une invite à la réflexion, car renfermant des thématiques développées de façon à pousser le lecteur à voir plus loin que ce que l’on voulait lui faire croire …

Ahmadou Kourouma est né en Côte – d’Ivoire et est issu de l’ethnie Malinké. Sa vie sera rythmée d’exils : tour à tour en Algérie de 1964 à 1969, au Cameroun de 1964 à 1969, au Togo de 1984 à 1994 …

Ce qui me séduit le plus dans le style d’écriture de Kourouma, c’est qu’il oscille entre l’humour et la lucidité, la gravité et la légèreté, le rire et les larmes … En un mot, il a ce don de parler de choses  » graves «  avec une bonne dose de rire. En atteste son premier roman, Les Soleils des indépendances, une véritable satire politique publiée en 1976.

Kourouma, voilà un auteur qui a joué un rôle supra important dans la littérature africaine, en a écrit les lettres de noblesse avec sa magnifique plume.

Dans ce post, je parlerai donc de deux de ses oeuvres que j’affectionne particulièrement. Elles ont pour dénominateur commun, le petit Birahima, qui nous entraîne tour à tour dans ses aventures de small – soldier (enfant soldat) en Sierra – Léone, au Liberia et en Côte d’Ivoire ensuite …

ImageDans Allah n’est pas obligé, le petit Birahima, dans son français ponctué de jurons et d’expressions malinké (ou encore Mandingo, ou Mandingue, un peuple d’Afrique de l’Ouest présent principalement au Mali, en Guinée, en Côte – d’Ivoire …), nous invite à découvrir son quotidien fait de shoots au haschich, de guéguerres pour s’imposer à la tête du petit groupe, et de rocambolesques rencontres. Sa kalachnikov en bandoulière, il erre d’un camp à un autre, dans presque toute l’Afrique de l’Ouest, à la recherche de sa tante perdue de vue et qu’il espère retrouver à l’issue de son périple.

Dans ce livre, l’auteur, à travers la voix plus si enfantine que ça de Birahima, nous plonge dans l’univers du Liberia, pays ravagé par la guerre, détruit et que le cynisme et la cruauté hantent, et en Sierra – Léone, contrée encore plus ravagée et que les  » dieux «  auraient abandonné semblerait – il, et qui pourtant, est riche de diamant, de minerais et d’or. Ce qui, bien sûr, attise la convoitise des trois plus grands groupes ethniques du pays.

Pour relater ces horreurs, Kourouma requiert à une forme originale, inédite même : il fait de Birahima le narrateur, celui qui raconte à la première personne et ce, de manière à ce que ce soit la vision du small – soldier qui prédomine, et non pas celle d’un fin lettré perverti par une morale condescendante.

Pour raconter sa « vie de merde, de bordel de vie, dans un parler approximatif, un français passable », Birahima utilise les quatre dictionnaires qu’il a sous la main : un Larousse, un Petit Robert, l’Inventaire des particularités lexicales du français en Afrique noire et, enfin, un Harrap’s. Muni de ces outils linguistiques, il raconte son histoire en ponctuant ses phrases de définitions des «  gros mots » qu’il emploie. Cela donne un rythme, un style et, surtout, un brin d’humour à ce récit qui a tout, pourtant, pour décourager l’humanité tout entière …

ImageDans le deuxième ouvrage, Quand on refuse, on dit non, l’on change de décor, mais Birahima est toujours là, fidèle au poste … Il se trouve maintenant en Côte – d’Ivoire, au moment où la guerre tribale, sur fond de conflit entre Dioulas et Bétés éclate … C’est le règne du concept d’ivoirité, à savoir la nationalité ivoirienne sous fond d’ancienneté d’occupation du sol ivoirien. Comme le dit Birahima, « Les Bétés sont fiers d’avoir plein d’ivoirité » et « n’aiment pas les Dioulas comme moi », ce qui nous fait entrevoir à quel point le concept « d’ethnie »  a fait des ravages au pays d’Houphouët – Boigny.

Accompagné de Fanta, la fille de son maître coraniqué, tué, Birahima écoutera tout au long de leur voyage Fanta lui raconter l’histoire de la Côte – d’Ivoire.

Kourouma, dans cette œuvre, n’épargne personne, et surtout pas les dirigeants : Houphouët-Boigny, qui a laissé la corruption généralisée s’installer « parce qu’il était lui-même corrompu, corrupteur et dilapidateur », à Laurent Gbagbo, élu lors de « la plus calamiteuse des élections qu’eût connues la Côte d’Ivoire dans sa brève vie démocratique », en passant par Henri Konan Bédié, « qui fit sienne l’idéologie de ‘l’ivoirité’ », et Robert Gueï, général d’opérette manipulé et dépassé par les événements …

Pour autant, le livre n’est pas un règlement de comptes. Il prêche la tolérance et, logiquement, détruit le concept même d’ivoirité.

Ce dernier roman est comme un testament laissé par l’écrivain à ses compatriotes, les suppliant d’arrêter les tueries et les charniers. A travers les yeux (et les oreilles !) de Birahima, il tente de faire passer le simple message de la paix, pourtant si difficile à appliquer. La dernière phrase du livre est probablement la dernière qu’ait écrit Kourouma qui, jusque sur son lit d’hôpital, à Lyon, a continué son récit avec opiniâtreté sur son ordinateur portable qui ne le quittait pas. Plus encore que ses autres livres, celui- ci s’inscrivait dans une perspective politique et civique. Il lui fallait être à la fois précis et pressé …

Bonne lecture

NFK

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