Pour vous en dire un peu plus, vous lecteurs de ma petite bulle, le journaliste Moussa Diop, correspondant du journal le Soleil à Paris entre autres et féru d’histoire, éclaire un peu plus notre lanterne sur ce grand homme que fut Cheikh Anta Diop.

ImageCheikh Anta Diop … Que t’évoque ce grand homme ?

Tout d’abord je dois dire qu’après ma famille, c’est la personne qui a le plus participé à ma construction d’homme et ma construction intellectuelle, sans jamais l’avoir rencontré. Comme beaucoup de Sénégalais, je ne connaissais Cheikh Anta Diop que de nom. Depuis ma plus tendre enfance, j’ai toujours été féru de documentaires historiques et autres xew xewou demb. Ainsi Bac en poche, j’ai logiquement choisi d’aller en fac d’histoire. Et là, j’ai reçu une véritable claque en prenant connaissance, en cours d’Histoire Antique, de son œuvre sur l’antériorité de la civilisation négroïde en Egypte pharaonique. Du jeune garçon féru d’histoire depuis toujours, je suis devenu un jeune adulte en quête de ma propre histoire, en temps qu’africain.

Ainsi j’ai pu regarder différemment ce que nous rapportaient les manuels d’histoire, dont l’encre faussaire et de propagande n’était pas encore sèche, sur Ndiadiane Ndiaye et l’origine des wolofs, Soundiata Keita ou encore sur l’origine des royaumes africains. L’explication de ses pans de la civilisation africaine n’était acceptable, sérieuse ou scientifique que si  » l’on aboutit, par un biais quelconque, à ce Blanc mythique dont on se soucie point de justifier l’arrivée «  et l’installation dans les zones tropicales.

Comme le Professeur Diop le disait « le but est d’arriver, en se couvrant du manteau de la science, à nous faire croire que nous n’avons jamais été responsable de quoi que ce soit de valable, même pas de ce qui existe en Afrique ». En gros, c’est ce que m’évoque le Professeur Diop, une fierté et une source de connaissance de soi pour une rencontre fructueuse et sincère avec le reste du monde.

Les attaques contre l’œuvre et la personne de Cheikh Anta Diop ont pu ralentir la diffusion de ses enseignements, mais ses idées sont plus que jamais actuelles.

Je reprends la fameuse maxime wolof « soul kér dou ko téré fégn ». Vous parlez de ralentissement de ses enseignements. Certes il y a en eu, j’en veux pour preuve l’anecdote de Aimé Césaire qui racontait qu’après avoir lu en une nuit la première partie de l’œuvre majeure du Professeur Diop qu’est Nations Nègres et Cultures, il fit le tour du Paris progressiste de l’époque (années 50), en quête de spécialistes disposés à défendre ses idées, mais en vain … Donc, c’est un constat qui accompagne les écrits et enseignements de Cheikh Anta Diop dès le début.

Aujourd’hui on peut noter que cette forme de censure intellectuelle moyenâgeuse à la Torquémada s’est relâchée pour plusieurs raisons. La vérité scientifique a fini par triompher et nos universités africaines enseignent Cheikh Anta Diop. Et on constate que ses idées sont d’une immédiate actualité. Je ne vais pas parler de l’origine noire de la civilisation égypto-nubienne, de l’apport de cette pensée à la civilisation dans les sciences, les lettres et les arts mais simplement de la création d’un Etat fédéral continental africain.

Le Professeur Diop théorisait dans les années 40 et 50 que l’interdépendance économique serait d’éviter à tout prix de dépendre des autres plus qu’ils ne dépendent de nous, africains, car il s’en suivrait, automatiquement, des liens unilatéraux de colonisation et d’exploitation … En 1954, il écrivait également qu’il était « facile d’épiloguer afin de prouver que l’indépendance de la petite colonie du Sénégal, de la Côte d’Ivoire, du Togo, du Dahomey … ne serait qu’illusoire car elles auraient à subir aussitôt, toutes sortes de pressions extérieures et tomberaient automatiquement, par le jeu des forces économiques, dans l’orbite d’une grande puissance ». On ne peut que lui donner raison si on regarde aujourd’hui ce que sont devenus nos soi-disant Etats indépendants et leurs rapports avec les anciens colonisateurs ou les grandes multinationales, l’exemple du Niger avec Areva, de la Côte d’Ivoire avec Bolloré, toutes les sociétés pétrolières présentes dans les pays des grands lacs.

Ses pairs chercheurs disent généralement « que seule la lutte pour le pain quotidien importe, tout le reste n’étant que préoccupation d’intellectuel ». C.A.D un illuminé ?

C’est une critique que Cheikh Anta Diop a pu entendre venant de personnes pensant que les questions culturelles n’étaient pas centrales dans les luttes d’indépendances. Une fois l’indépendance acquise, cette critique a pris une autre tournure en mettant l’accent sur les besoins premiers de la population. Ceux là disaient que « fouiller dans les décombres du passé pour y trouver une civilisation africaine est une perte de temps devant l’urgence des problèmes de l’heure est une attitude pour le moins périmé ». C’est le groupe de ceux que le Professeur Diop appelait les comopolites-scientifistes-modernisants. Ce sont des aliénés culturels pour reprendre son mot.

Il était un illuminé, pour reprendre votre terme, dans le sens avant-gardiste en comprenant que le savoir et la connaissance de notre histoire était une donnée importante pour tout développement. Il a eu conscience que la véritable connaissance de notre passé était une arme nous permettant de savoir que le développement est avant tout une idée avant d’être une réalisation. L’africain, victime du déni d’historicité de Hegel qui précédait à l’époque classique les préjugés sur son « immoralité » ou encore de la malédiction de la lignée de Cham, devait avoir connaissance que son ancêtre a pu être acteur de l’une des plus brillantes civilisations antiques avec l’Egypte pharaonique.

Ainsi le Professeur Diop théorisait sur une acceptation plus facile des africains de leur capacité à se développer et à développer le continent.

Trop peu représenté au Sénégal (seule une université porte son nom), alors que cet homme est un monument de l’Afrique. Qu’en pensez – vous ?

Je me réjouis que la seule université sénégalaise, pendant longtemps, porte le nom de Cheikh Anta Diop. C’est une manière, posthume que l’on peut regretter, de rendre hommage à celui qui mettait le savoir au devant de tout. Aux jeunes qu’ils rencontraient dans les conférences en Afrique ou qui venaient le voir dans son labo à Dakar, il donnait souvent ce conseil : « Allez vous former afin d’acquérir le savoir pour avoir directement accès aux connaissances et ainsi déjouer toute forme d’aliénations culturelles, économiques ou politiques ». Le commun des Sénégalais connaissait mal le Professeur Diop avant sa disparition. Ce qui pouvait s’expliquer par son engagement politique différent de celui du pouvoir en place à l’époque. Senghor avait un faible, pour ne pas dire qu’il jalousait la connaissance encyclopédique du Pharaon noir. Ils n’étaient pas d’accord sur la loi des trois courants (socialiste – libéral et Maxiste léniniste qu’on voulait lui accolait). Si aujourd’hui le Sénégal peut se targuer d’avoir instauré très tôt le multipartisme, le professeur Diop fait partie, depuis les années 70, de ceux qui ont lutté pour en disposer.

C’était un vrai démocrate, il a refusé de siéger à l’Assemblée nationale après les élections législatives auxquelles il avait participé avec le RND pour des fraudes massives constatées.

Son engagement politique frontal et divergent de Senghor puis de Diouf lui joua des tours de popularité de son vivant alors qu’il était célébré partout en Afrique et même aux Etats Unis.

Un dernier mot …

Jean Tulard, un français grand spécialiste de l’Histoire, définit l’historien comme quelqu’un qui s’apparentait à un « prophète du passé ». Avec « De l’antiquité nègre égyptienne aux problèmes culturels de l’Afrique noire d’aujourd’hui » le premier nom de Nations Nègres et Culture puis avec les précisions apportées dans De l’antiquité nègre égyptienne aux problèmes culturels de l’Afrique noire d’aujourd’hui, le Professeur Diop lui donne un véritable coup de vieux.

En effet avec les théories sur les fondements d’un Etat africain, il montre que ses écrits sont toujours d’actualité et méritent encore aujourd’hui qu’on s’y plonge plus que jamais …

Bonne lecture et un grand merci à Moussa Diop !

NFK

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