Le philosophe et penseur sénégalais Souleymane Bachir Diagne a dit une phrase pleine de sens qui me revient en mémoire à chaque fois qu’un livre fait l’actualité dans mon cher pays : « Au Sénégal, on parle de choses qu’on ne lit pas ».

A juste titre …

Il suffit de voir de quelle manière la presse s’empare des « bonnes » (ou « mauvaises ») feuilles lorsqu’un ouvrage paraît et en fait les gros titres, incitant ainsi la population à en débattre, sans au préalable avoir pris le temps de parcourir la relique.

Ce fut le cas du Colonel Abdoul Aziz Ndaw, qui ayant publié deux brûlots, Pour l’honneur de la gendarmerie sénégalaise (Tomes 1 et 2), a défrayé la chronique pendant un bon bout de temps, et il n’était pas rare de voir des extraits, largement commentés et retournés dans tous les sens. Les réseaux sociaux et la presse en ligne, comme d’habitude, ont été les précurseurs dans le domaine …

Quand l’ancien Président de la République, Abdou Diouf, a annoncé qu’il avait publié ses Mémoires, le même phénomène s’est reproduit. Des passages, le plus souvent dans un ordre disparate, ont été diffusés, et les personnes qui étaient « incriminées » dans ceux – ci se sont lancées à qui mieux mieux dans un vaste concert de récriminations et autres jérémiades.

Ma curiosité était ainsi piquée au vif et j’ai voulu coûte que coûte savoir ce que renfermaient ces Mémoires. Une après – midi à rechercher le livre dans toutes les librairies que je connaissais plus tard, j’ai enfin pu entrer en possession de celui – ci. Il est à signaler qu’il a été en rupture de stock presque dès sa parution. C’est donc dire le grand intérêt qu’il a suscité …

9782021189827Avant d’aller au cœur de ma note de lecture, je voudrais faire une précision qui me semble – t – il, a son importance. Je suis APOLITIQUE et entend le rester encore un bon bout de temps. Car je suis navrée de le dire, mais la politique, à savoir « l’art de gérer les affaires de la polis – la cité », a perdu son sens premier, vu la façon dont elle est pratiquée au Sénégal. L’on voit que la politique reste l’activité – phare permettant de grimper dans l’échelle sociale et les politiciens sont plus préoccupés par l’appât du gain que par le devenir des populations.

Le seul homme politique de valeur que le Sénégal ait jamais connu jusqu’ici suivant ma jeune expérience, reste et demeure Mamadou Dia « Maodo » ! Mais ça, c’est un autre débat.

Je ne suis donc ni une Senghoriste, ni une Dioufiste, ni une Mackyste, et encore moins une Wadiste ! Mais il me semble important qu’un homme ayant présidé aux destinées de notre pays livre sa part de vérité et donne son ressenti face aux responsabilités qui ont été les siennes durant presque quatre décennies.

Quelqu’un m’a dit qu’il y a une sorte d’omerta autour de l’écriture dans notre pays, et surtout au niveau des personnes « publiques », à savoir celles qui gravitent autour du landerneau politique, entrepreneurial et / ou sportif. En somme, qui sont mises en avant de par leurs fonctions. Je partage entièrement cette affirmation, car quand j’entends dire que le Président Diouf aurait dû se taire, n’aurait jamais dû parler, aurait dû observer ce devoir de réserve qui est le sien depuis qu’il a quitté le Sénégal, je marque mon désaccord !

Le fait qu’il ait été notre Président est une excellente raison pour qu’il se raconte dans un livre. Et à la veille de son départ de l’Organisation Internationale de la Francophonie qu’il dirige depuis onze ans, l’occasion est on ne peut plus propice !

J’avais 14 ans quand Abdou Diouf a quitté le pouvoir. Je garde donc un souvenir assez flou de son magistère. Tout ce dont je me souviens, c’est un homme excessivement grand, au visage impénétrable, dont la voix monocorde cristallisait l’attention. Et ce qui amusait souvent l’enfant que j’étais, c’est que sa femme, Mme Elisabeth Diouf, était aussi petite qu’il était grand. Et à chaque fois que je les voyais à la télé, je m’esclaffais devant ce couple disparate ; sans me rendre compte que je manquais de respect à la République … Tout ce que je sais de Abdou Diouf, je l’ai su au moyen de lectures, de causeries, mais aussi d’épluchage des archives, car l’histoire, au moyen de ses balbutiements, se refait certes, mais a de la mémoire !

Le livre commence par une notion ayant une importance capitale dans la vie de tout individu : le destin. Ce même destin qui fera rater l’avion à Abdou Diouf en Août 1960, car sur les conseils de son ami Habib Thiam, il prendra le bateau avec lui. Et malheureusement cet avion qu’il n’avait pas emprunté, s’écrasera, emportant avec lui le célèbre homme de lettres David Diop.

Ayant échappé à la mort, l’auteur prend conscience de la force qu’a le destin sur sa (future) trajectoire. Commence dès alors son odyssée.

Il effectue un retour en arrière, parle de sa naissance, de ses années de collège et de lycée à Saint – Louis, du militantisme dans lequel il a baigné dès son plus jeune âge, car sa tante Toutane Basse était une grande adepte du Bloc Démocratique Sénégalais (BDS), parti nouvellement porté sur les fonds baptismaux par Léopold Sédar Senghor, l’Agrégé en grammaire, qui avait tellement la science infuse, que la légende disait qu’il avait la faculté de « reconstituer un dictionnaire de mémoire ».

L’environnement familial n’est aussi pas en reste, car son père, Ndiaye Diouf, était en poste à Linguère, et il allait le voir durant les vacances scolaires, sans oublier sa mère, qui résidait à Louga. Le jeune Abdou grandit donc dans cet environnement – là, fait d’études studieuses, mais aussi de recherche de l’excellence, car dans le Sénégal qui aspirait lentement mais sûrement vers la souveraineté, les partis politiques émergeaient et les vélléités indépendantistes étaient plus fortes que jamais …

Sur les conseils de sa tante Toutane, il fit la rencontre de Senghor, à qui il fit preuve de sa volonté d’entrer à l’Ecole Nationale de la France d’Outre Mer (ENFOM). Il reçut les encouragements de celui qu’il considérait déjà comme étant son maître spirituel.

A partir de là, tout s’enchaîna très vite : Gouverneur à 26 ans, Secrétaire Général du Gouvernement à 27 ans, Ministre à 34 ans, et puis Président de la République à 45 ans, après la retraite de Senghor.

Tout le long du livre, l’on peut sentir la vénération que Abdou Diouf voue (vouait ?) à Léopold Sédar Senghor, qui lui a tout appris, l’a initié à la politique et enseigné à être un homme d’Etat.

Le Sénégal nouvellement indépendant cherchera ses marques et c’est là, en 1962, qu’aura lieu la crise dite « de 1962 » qui verra l’emprisonnement de Mamadou Dia, ainsi que certains de ses compagnons tels que Joseph Mbaye, Ibrahima Sarr et Valdiodio Ndiaye. Abdou Diouf rend certes un hommage appuyé à Mamadou Dia en le décrivant comme quelqu’un qui « avait la fibre patriotique et l’engagement nécessaire pour mener les réformes que nous étions en droit d’attendre, il suscitait tous les espoirs », mais ayant été un acteur de premier plan de cette tristement célèbre crise, il aurait pu donner plus de détails, mais surtout inscrire les faits dans leur réel contexte …

De plus, ayant eu à travailler avec Mamadou Dia lors de son mandat de gouverneur, il lui rendait compte de ses activités et recueillait ses instructions. Au lieu de cela, je suis restée sur ma faim sur cette période – là, et j’ai eu comme la nette impression qu’il cherchait à dédouaner Senghor, homme dépeint comme étant « de principes et de rigueur ».

Senghor passe la main en 1980, et installe son dauphin à la tête du Sénégal. Commencent alors 19 ans de règne. Les premières années se feront en étroite collaboration avec le Maître, que Diouf consultera sur divers dossiers, jusqu’à la désenghorisation, sous peine de se voir dire que Senghor continuait à gouverner, même à distance.

Jean Collin, ancien collaborateur de Senghor, restera à ses côtés pour manager la nouvelle équipe gouvernementale. Feront leur entrée Habib Thiam, l’ami de toujours, Amath Dansokho, Abdoul Khadre Cissokho, Abdoulaye Wade, l’opposant acharné, et d’autres cadres dans l’optique de mettre sur place un gouvernement d’union nationale et petit à petit, céder le pas au multipartisme.

Sous le magistère de Abdou Diouf, auront lieu les premiers partenariats économiques, avec la France, (ex ?) puissance coloniale, qui aidait le jeune Etat du Sénégal à s’affranchir, les Chinois, qui financèrent des travaux d’infrastructures, les voisins Africains, durant le douloureux épisode de la dévaluation, la création de l’UEMOA (Union Economique et Monétaire Ouest Africaine). En outre, ce fut le moment de l’organisation d’événements tels que le Sommet de l’OCI (Organisation de la Conférence Islamique), qui permit de nouer des liens étroits avec les pays Arabes …

L’on peut aussi avoir un aperçu des relations étroites que Abdou Diouf entretenait avec les chefs religieux de Touba, Tivaoune, mais aussi les chrétiens … Car sur recommendation de Senghor, il s’était lié d’amitié avec les religieux, et au moment des joutes électorales, il était certain qu’ils appelleraient à voter pour lui … Se référer au fameux « Ndiguel » …

Le Parti Socialiste effectuera une mue, avec la création du poste de Premier Secrétaire, mettant ainsi en orbite Ousmane Tanor Dieng, que d’aucuns considéreront (à tort ?) comme étant le dauphin de Abdou Diouf, qui s’en défendra, car expliquant qu’il ne voulait pas réitérer la même chose que Senghor. Ce qui provoqua des effritements progressifs au niveau du PS, et le départ de cadres tels que Mbaye Jacques Diop, Djibo Kâ, Moustapha Niass …

00290128-ca33d3f37bb96ef301c26b1fd1d554cf-arc614x376-w614-us1Condenser 40 années de règne dans 380 pages est un exercice quasi impossible … Raison pour laquelle l’ouvrage me semble devoir mériter une suite. Ce que l’auteur reconnaît volontiers dans sa conclusion, en évoquant un autre livre « en gestation ».

Le livre, par moments, donne l’impression d’être un règlement de comptes. Car  l’auteur parle de l’ingratitude des hommes qui ne semblaient plus s’intéresser à lui une fois qu’il avait perdu le pouvoir, ou encore de ceux qui ne voulaient plus lui parler au téléphone … Ou encore de tentatives de dédouanement, car par moments, il évoquera les emprisonnements de diverses personnalités politiques telles que Wade, mais toujours pour des motifs dits « valables ».

De même, ses sorties durant lesquelles il disait ignorer le prix de certaines denrées de première nécessité, par honnêteté et en paix avec lui – même … Ce qui a fortement contribué à instaurer l’alterance le 19 Mars 2000 !

Les réalisations aussi seront évoquées, et ce de fort belle manière. Comme les musées, la Galerie Nationale, la Maison des Ecrivains … Tout cela au bénéfice du Sénégal !

Les Mémoires de Abdou Diouf sont à lire par tous les Sénégalais, jeunes et moins jeunes, qui pour se remémorer les périodes historiques de leur jeunesse ou adolescence, qui pour avoir une vue d’ensemble du système politique d’alors. L’on peut juste regretter l’énumération linéaire de faits, et aussi l’absence de détails (occultés volontairement ?) sur certains autres tels que la crise casamançaise, l’assassinat de Me Babacar Sèye ou les événements de 1962, ou le style quelquefois monotone, mais cet ouvrage vaut son pesant d’or, car il constitue un précieux témoignage pour la postérité.

En attendant impatiemment la suite …

Bonne lecture !

NFK

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22 réflexions sur “J’ai lu les Mémoires de Abdou Diouf

  1. Merci Fatou, pour cet analyse détaillée, efficace. Je n’avais aucune connaissance du parcours d’Abdou Diouf. Ce n’est vraiment pas un personnage qui m’interesse, vu le rôle important qu’il a joué dans la recolonisation de l’Afrique via la Francophonie, qui pour moi n’est qu’un enième synonyme de la Francafrique.

  2. Excellente analyse…. La chute est imparable…cet ouvrage vaut son pesant d’or, car il constitue un précieux témoignage pour la postérité.

  3. Bravo sister Ndeye Fatoo pour cette générosité. En effet, j’ai lu le livre avec beaucoup d’intérêt. Ayant, il y a 4 ans, écouté Abdou Diouf à travers un entretien (3 CD) qu’il avait accordé au journaliste de RFI, Philippe Sainteny, en 2001, j’étais pressé de le lire pour avoir des éléments d’appréciation concernant la trajectoire, belle dès fois et rebelle d’autres fois, de mon pays. Un Grand Merci à Abdou Diouf qui a jugé utile de partager avec l’ensemble des sénégalais l’histoire politique, sociale, économique, culturelle du Sénégal. Et il n’a pas tort. J’ose espérer que d’autres lui emboiteront le pas. Vivement le second livre!

  4. Bonne synthèse. Je suis en train de le lire et je pense que toute personne s’intéressant un tant soit peu à l’histoire de notre jeune république devrait en faire de même. Faisant partie des jeunes ayant voté contre lui en 2000 puis l’ayant bcp regretté par la suite, je dois reconnaître qu’il ne fait pas l’unanimité (pas aidé non plus avec le PAS, la dévaluation) mais je m’inscris en porte à faux avec les critiques excessives que certains repetent comme des perroquets (ex il n’a réalisé que le pont senegal 92, stupidité sans nom…). J’admire aussi beaucoup sa stature d’homme d’état. Bref je poursuis la lecture…

    1. Merci pour le commentaire Amadou …
      Sa stature d’homme d’Etat et le fait qu’il ait pour beaucoup contribué à sacraliser la République constituent des atouts majeurs, mais pour le reste …

  5. Merci énormément et vous avez raison de souligner l’importance pour des hommes ayant occupé de hautes sphères de publier leurs mémoires. Cela permet de lancer un message à ceux qui nous dirigent actuellement. Ce message est « Attention, tout ce qui se trame actuellement dans l’ombre, se saura un jour, parce que quelqu’un d’entre vous publiera ses mémoires ».

  6. Merci pour ton partage d’analyse très enrichissant et bravo pour ta constance, on y apprend. Tu m’as donné envi de le lire. En plus j’ai appris de nouveau vocabulaire,rire, puisque que je ne lis pas beaucoup. God bless you

  7. Belle note de lecture. mais pourquoi avez vous omis de parler, même brièvement, des passages tant discutés par l’opinion sénégalaise? Quel est votre point de vue sur la manière dont Diouf a tenté de régler ses comptes avec certaines personnes? Considérez vous que sa démarche est élégante? Voilà des questions qu’un lecteur -noteur de livre devrait pouvoir aborder à la fin de son texte.

    1. Merci Mr Madiambal d’avoir pris le temps de lire ma note de lecture. J’en suis honorée …

      Les extraits commentés la presse, vu l’ordre décousu dans lequel ils ont été répandus, ont piqué ma curiosité au vif et m’ont poussée à me procurer le livre coûte que coûte !
      Un homme public, et à plus forte raison un ancien Chef d’Etat, se doit de publier ses Mémoires, ce afin d’informer sur son « bilan » et relater son parcours, ne serait – ce que pour les jeunes générations …

      Pour ce qui est du règlement de comptes, je pense, sans pour autant prendre la défense de A.Diouf ni des « accusés » d’ailleurs, qu’un cheminement ne se fait pas en solitaire. IL nécessite évidemment des compagnons … Que ceux – ci écrivent des livres pour « répondre ». Ca nous enrichira !

      Merci encore !!

  8. Bonjour nfKane j’avoue que c’est une première pour moi de vous lire. J’admire ta disponibilité et ta réactivité face à l’actualité sénégalaise. Cette synthèse me donne envie de lire le livre de notre ancien Président A. Diouf. Je pense qu’il a eu raison de parler de son parcours politique contrairement aux autres leaders africains qui ne font parler, se dédire pour ne rien dire. L’exemple est à suivre car la parole s’oublie mais l’écrit est éternel…

  9. Merci chérie ! Je voulais prendre le temps de le lire réligieusement. C’est chose faite et avec mes congès je vais enfin pouvoir boire ce bouquin !
    Encore merci. Je constate avec joie que tu as pris une toute autre dimension dans l’écriture ! GrEaT

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