Longtemps après avoir refermé le livre, je suis restée prostrée, les phrases, expressions et paragraphes tourbillonnant dans ma tête et refusant de s’en déloger. Et je suis arrivée à la conclusion que Mariama Bâ fut une écrivaine de génie, trop tôt arrachée de ce monde, pour notre plus grand malheur … de lecteurs, mais aussi de femmes. Car que ce soit dans Une si longue lettre ou dans le présent ouvrage dont je parle – Un chant écarlate – Mariama Bâ place la femme au cœur de sa narration.

mariama baMariama Bâ … Qui était – elle ?

Née en 1929 au Sénégal, Mariama Bâ fait partie de la première génération de femmes intellectuelles sénégalaises, mais aussi africaines, à accéder à l’instruction et à transmettre le savoir. Car après avoir obtenu son diplôme d’institutrice à l’Ecole Normale en 1947, elle enseignera.

Son premier roman Une si longue lettre, paru en 1980, a déjà fait l’objet d’une note lecture dans ce blog juste ici : https://cequejaidanslatete.wordpress.com/2014/09/15/re-lu-et-re-approuve-une-si-longue-lettre-de-mariama-ba/. Son deuxième, Un chant écarlate, quasi introuvable, est d’autant plus poignant qu’il a été publié à titre posthume en 1981, après que le cancer ait emporté la talentueuse femme de lettres. Paix à son âme !

Ce roman est LE chef – d’œuvre de Mariama Bâ ! Et je trouve un peu dommage qu’Une si longue lettre lui ait fait de l’ombre, mais cela est peut – être dû au fait qu’il a été publié en premier. Et l’on prête plus souvent attention au premier ouvrage, déterminant pour une carrière (littéraire).

Quand j’ai enfin pu mettre la main sur le livre, je l’ai dévoré en quelques jours et en suis ressortie subjuguée et plus que jamais consciente de la cruauté du destin, qui nous a arraché cette talentueuse écrivaine.

J’ai eu un peu de mal à accrocher au début … Le roman commence lentement, ceci étant (peut – être) fait exprès par la romancière, car elle accorde une large place à la description de l’espace spatio – temporel dans lequel évoluait Ousmane Guèye, jeune Dakarois né et grandi à Niari Tally, quartier de la banlieue dakaroise, de parents de condition fort modeste. Lesdits parents, Djibril Guèye et Yaye Khady, bien que pauvres, sont fort dignes, et placent en leur progéniture, notamment Ousmane leur aîné, tous leur espoirs. Djibril Guèye, revenu de la guerre, en a rapporté une jambe infirme, mais aussi des médailles qu’il ressort fièrement à la première occasion. Son épouse, Yaye Khady, de vingt ans sa cadette, est une femme débrouillarde, toujours prompte à aider son prochain, surtout ses voisines qui profitaient largement de sa générosité, vive, qui n’a pas sa langue dans sa poche et dit haut et fort ce qu’elle pense.

Son Ousmane « Oussou », est l’amour de sa vie et elle veille comme une mère poule sur lui, car il a toujours placé ses désirs ainsi que ceux de son père avant les siens. Sa bourse scolaire est accueillie avec soulagement, car elle contribuera à alléger les difficultés de subsistance de la famille Guèye. Le baccalauréat en poche, il refusera la proposition d’aller poursuivre ses études en France, préférant s’inscrire à l’Université de Dakar. Bénéficiant d’une aide mensuelle plus conséquente, il sera le soutien de ses parents et ceux – ci s’en trouveront fort contents, bénissant le Ciel d’avoir un tel fils !

Dans la vie bien rangée bien rangée de Ousmane, l’amour n’aura presque pas sa place. Avoir avoir essuyé le refus glacial de Ouleymatou, la sœur de son ami et frère Ousseynou Ngom, qui le trouvait trop fade et pas amusant pour un sou, il fermera délibérément son cœur.

Mais les voies du destin sont impénétrables …

Sa rencontre avec Mireille sera le catalyseur qui changera sa vie à jamais. Jeune fille belle, gracieuse, blonde comme les blés, aux yeux bleus aussi candides qu’insondables, elle tombera elle aussi sous le charme de ce grand et beau jeune homme. Leur amour commencera et se heurtera très vite au refus de Mr de la Vallée, père de Mireille, et non moins Ambassadeur de la France en terre sénégalaise. Il tolérait de travailler avec les Nègres, en ces temps de fraîche indépendance et de relations nouvellement changées, mais il ne pouvait accepter d’aller au – delà et accepter d’avoir « ça » comme gendre. Se heurtant au refus de Mireille, il emploiera les grands moyens : rapatriement de Mireille, pensant que l’éloignement fera son effet.

L’adage « Loin des yeux, loin du cœur » ne s’appliquera pas aux deux jeunes tourtereaux. Car la distance ne fera que raffermir leurs sentiments. Ousmane, à travers la photographie encadrée qui trônait sur son bureau, ne sortira jamais sa belle blonde de ses songes. Yaye Khady, ignorant tout du drame qui se jouait, le taquinera jour après jour sur sa « mystérieuse actrice » qu’il vénérait. Lettre après lettre, Mireille réaffirmera ses sentiments à Ousmane et fit le serment d’attendre, le temps qu’il faudrait.

7155Ayant été promu au rang de professeur, Ousmane, à travers sa nouvelle catégorie socio – professionnelle, en profitera pour installer ses parents dans le cossu quartier de Gibraltar et mettra ainsi un frein à leurs difficultés de subsistance. Ayant mis assez d’argent de côté, il fera part à ses parents de son désir de « découvrir » Paris. Voyage qui n’avait de causes que son mariage avec Mireille, tel qu’ils se l’étaient promis. Mariage scellé dans une mairie de Paris, sans oublier le volet religieux, car Mireille ayant accepté de se convertir à l’Islam.

C’est dire que rien n’avait été laissé au hasard …

Mireille informera ses parents, dans une lettre sèche, de son mariage avec « ça » et de son installation au Sénégal. Le doute n’était plus permis : elle laissait derrière elle parents, pays, conventions d’une autre époque, pour l’amour et le grand saut vers l’inconnu. Les parents de Ousmane, avertis eux aussi par voie postale avant le retour de leur fils au Sénégal, seront consternés. Djibril Guèye, mettra tout sur le compte de la loi divine et du destin. Yaye Khady, moins docile, en voudra à son Oussou de lui imposer cette tubaab, aucunement au fait de la tradition sénégalaise, belle – fille qui ne lui sera d’aucune utilité, ne la délestera pas des travaux ménagers, ne la couvrira pas de cadeaux et ne mettra pas son rôle de belle – mère en valeur. A partir de ce moment – là, elle mènera la vie dure à Mireille et ruminera sa vengeance en silence …

Mireille, dès son arrivée, se heurtera à des difficultés, qu’elle a jadis jugées surmontables par la seule force des sentiments qu’elle éprouvait à l’égard de Ousmane.

Elle ne sait plus à quel saint se vouer entre sa belle – mère acariâtre qui ne se gênait aucunement pour lui rappeler à chaque occasion son ignorance des us et coutumes sénégalais, la maladresse dont elle faisait preuve à travers les efforts qu’elle déployait sans cesse, les copains de son mari qui ne manquaient jamais une occasion de se vautrer dans son canapé et abusaient grandement de son hospitalité …

Mais si ce n’était que cela ! Mireille a toutes les peines du monde à reconnaître Ousmane, ce Ousmane qu’elle aime tant ! On dirait que, transposé dans son milieu naturel, il s’est métamorphosé en une autre personne … Un rien l’agace : l’ordre que fait régner sa femme dans leur logis, l’ordonnancement des choses auquel elle tient, et qui transparaît même dans leurs repas : fourchettes, couteaux et cuillères ornent la table, son manque de patience face à ses amis l’agacent et le détachent peu à peu de sa belle blonde.

Au cours d’une des visites de Ousmane à Niary Tally, Ousmane tombe sur Ouleymatou, sœur de Ousseynou, qui l’avait naguère rejeté. Les choses ont bien changé : la réussite sociale de Ousmane fait bien des envieux, beaucoup de mères rêveraient de l’avoir comme gendre … Ouleymatou, voyant ce changement et se rendant compte à quel point Ousmane avait changé, mettra tout en œuvre pour « l’avoir ».

Les choses s’enchaînent très vite : grossesse, mariage en catimini, baptême en grande pompe où Yaye Khady eut « enfin » le loisir de rayonner et de rehausser son rang, rien n’est de trop !

Pendant ce temps, Mireille se morfond dans la solitude, accrochée à Gorgui, son fils, ce niouloul xessoul, déploie des efforts surhumains pour retenir Ousmane, mais rien n’y fait …

Car celui – ci, grisé par l’odeur de l’encens, par les formes appétissantes de Ouleymatou et son hospitalité si chaleureuse, mais aussi – fait non négligeable – par le fait qu’il « commandait » dans cette maison et qu’on ne lui disait pas quoi faire, oublie peu à peu Mireille. Malgré les avertissements, il pensera que Mireille ne saura jamais rien de cette double vie qu’il menait. Jusqu’à ce que l’irréparable se produise : devenue folle par la force du chagrin, elle tuera son fils, et tentera d’en fera de même avec Ousmane.

Mariama Bâ a écrit un roman poignant, tant par la force et la prégnance des thèmes exploités, mais aussi par l’avance sur son temps dont ce livre a fait preuve. Car dans le Sénégal – mais surtout le Dakar – fraîchement sorti de la colonisation, et encore fortement ancré dans la tradition, oser dénoncer les injustices d’une façon aussi objective est juste admirable !

Elle aborde la complexité de l’amour sous un angle assez intéressant pour mériter que l’on s’y attarde. A travers le couple formé par Ousmane et Mireille, elle met en lumière cette femme qui, grisée par l’amour, n’hésitera pas à tout envoyer promener pour suivre Ousmane dans son pays. Sans se douter que les différences idéologiques auront raison sur les promesses qu’il s’étaient faites. Ousmane, quant à lui, titillé entre sa modernité et son envie de ne point renier son milieu d’origine, choisira celui – ci et sous couvert de lâcheté, n’hésitera pas à oublier tout ce qu’il s’était promis de ne pas faire. Et trompera sans sourciller et enverra valser tout ce en quoi il croyait …

Edifiant sur les rapports homme – femme et le fait que l’on ne peut véritablement rien prévoir à l’avance quand il s’agit de sentiments amoureux …

Un livre à lire et à faire lire !

NFK

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