Ce livre est ce que j’appelle une lecture « gifle », un livre qui vous assène une claque retentissante, vous retire toutes vos certitudes acquises jusqu’ici, et avant que vous n’ayez compris ce qui vous arrive, a déjà imprimé dans votre cerveau des marques indélébiles.

51cPxenrHjL._AA160_L’éditeur, en ayant décidé de rassembler des écrits épars, composés d’interviews et d’articles, sous trois tomes intitulés le Rebelle, ne pouvait rendre un hommage plus appuyé à ce grand écrivain camerounais. Qui est donc cet auteur ? En disant qu’il est d’origine camerounaise, je pense vous avoir déjà mis sur la piste. Non, vous n’arrivez toujours pas à déchiffrer l’indice ? Je parle de Mongo Beti !

Mais bien sûr, Mongo Beti !

Qui est Mongo Beti ? Ayant publié son premier roman – Ville cruelle – sous le sobriquet d’Eza Boto, il entrera de plein pied dans la sphère littéraire africaine. Avec un style déjà marqué par la contestation, Mongo Beti débutera la longue série d’écrits qui lui vaudront la réputation d’auteur engagé, en dépeignant (le livre est paru en 1954) les contours d’une Afrique, quoique s’acheminant vers l’indépendance, mais qui continuait de ployer sous le joug de la colonisation.

Sa réputation déjà acquise, il continuera sur la même lancée avec la parution de son second opus, le Pauvre Christ de Bomba, en 1956, s’attaquant à un volet plus pernicieux de la colonisation : les missions religieuses, sensées convertir, assimiler, mais selon lui, opérer un lavage de cerveau aux populations.

Alexandre Biyidi Awala, de son vrai nom, Mongo Beti créera avec sa femme Odile, une revue en 1978. Intitulée Peuples noirs – Peuples africains, cette revue existera jusqu’en 1991 ; revue dans laquelle il ne cessera de clamer son anticonformisme, son indépendance face aux politiciens véreux, et son désir d’avoir une publication africaine autonome. Treize ans durant, rien ne sera épargné sous sa plume féroce : il invectivera hommes politiques, mais aussi ses compatriotes camerounais, et dans une plus large mesure les Africains, qu’il exhorte à rejeter le paternalisme, quel que soit la forme que celui – ci endossera.

Exilé en France, il sera professeur de lettres à Rouen, jusqu’en 1991, date de son retour au Cameroun après 32 années d’exil. De retour sur sa terre natale, il mettra sur pied la Librairie des Peuples noirs, à Yaoundé, un espace de 5000 livres répartis sur 300 mètres carrés. Un pari fou pour l’homme de lettres qui n’a eu de cesse de se battre pour son pays, le Cameroun.

Sa mort en 2001 sera l’occasion pour la maison d’édition Gallimard d’avoir l’idée de lui rendre un hommage posthume en publiant le Rebelle. Trois ouvrages dans lesquels ceux qui ne connaissaient ou très peu Mongo Beti pourront appréhender sa pensée, afin d’avoir envie de découvrir ses autres écrits.

Dès le début, le ton est vite donné : Mongo Beti n’a peur de rien, ni de personne. Le Président de la République du Cameroun d’alors, Ahmadou Ahidjo, fera les frais de la colère de l’écrivain. Mongo Beti ne voit en lui qu’un valet de la France, à la solde de l’ex – puissance colonisatrice, qui en échange de ses bons services, le laisse faire la pluie et le beau temps au Cameroun.

camernews-politiqueAhmadou Ahidjo a Mongo Beti dans le collimateur. Les services secrets français surveillent Mongo Beti comme du lait sur le feu et à coup d’intimidations et de menaces en tous genres, veillent à faire de sa vie un enfer. La parution de son livre Main basse sur le Cameroun en 1972, en constitue un exemple patent. Ouvrage saisi dès sa parution, en raison de la virulence des attaques que ce livre contient, et ni l’auteur ni son éditeur, François Maspero, ne seront épargnés. La police, à coup de visites régulières, viendra souvent lui rendre « visite » et à son domicile, et au lycée où il enseignait. Mais c’était sans compter sur la témérité de l’homme, qui persistait à faire entendre sa voix … et sa plume.

Erigeant l’anti – conformisme en quasi – religion, il n’aura pas peur de tirer sur ses compères écrivains, car ceux – ci, selon lui, n’étaient rien de moins que des nègres « de maison » et faisaient allégeance aux Français. Camara Laye, célèbre auteur de l’Enfant noir, fera les frais de la colère et du mépris de Mongo Beti. Parmi les torts qu’il lui reproche, figurent entre autres, le fait d’avoir dépeint l’Afrique autre qu’elle n’était réellement. Laye, dans son livre, parle de l’Afrique comme une contrée enchanteresse, où il fait bon vivre, où tout n’est que félicité, festivités et mets savoureux ; passant sous silence les nombreuses et douloureuses années d’occupation, d’exploitation et de pillage (s). De plus, le ton pittoresque qui constitue la marque de fabrique de l’Enfant noir est une caractéristique de plus qui lui fait abhorrer l’ouvrage.

Le Cameroun sous le magistère de Ahmadou Ahidjo est un pays où les exécutions, les intimidations et les sévices sont quotidiennement administrés aux opposants et à tous ceux qui osent élever la voix et s’insurger contre le mode de gouvernance du Président.

Une affaire scabreuse indignera au plus haut point Mongo Beti et lui fera de nouveau prendre la plume. Monseigneur Albert Ndongmo, évêque catholique de la ville de Nkongsamba, sera kidnappé et emprisonné dans un endroit tenu secret à Yaoundé. Le Gouvernement, dans son entreprise de destruction, fera diffuser une bande magnétique dans laquelle l’homme de Dieu, manifestement drogué, confessera ses « crimes ». Et pour rajouter de l’huile sur le feu, Ernest Ouandié, chef révolutionnaire et opposant acharné, sera capturé et lui aussi torturé. Accusé de crimes qu’ils n’ont évidemment pas commis, Ernest Ouandié et Monseigneur Alain Ndongmo seront jugés arbitrairement et connaîtront une triste et injuste fin.

Leur mort sera l’une des causes qui incitera Mongo Beti à faire paraître Main basse sur le Cameroun.

Tout le long du livre, Mongo Beti mettra le lecteur face à lui – même. Avec un style inimitable, il critiquera, passera au tamis, dénoncera et surtout confrontera tous ceux qui n’étaient pas d’accord avec ses thèses, en les défiant de le démentir. En n’ayant souvent que la censure et l’intimidation comme armes, les pouvoirs publics (aussi bien camerounais que français) contribueront à augmenter la dose de virulence de Mongo Beti.

Un autre de ses pairs fera aussi les frais de sa « colère » : Ahmadou Kourouma, dont j’ai parlé dans ce blog, juste là : https://cequejaidanslatete.wordpress.com/2013/03/29/kourouma-lesthete/.

11012267_826682137404271_1786182604_nL’ayant rencontré au détour d’une rencontre avec d’autres auteurs francophones, dont Camara Laye, Kourouma prendra Mongo Beti en aparté et entreprendra de le convaincre que tout n’est pas aussi noir dans le Cameroun d’Ahmadou Ahidjo. Kourouma était fonctionnaire international en cette époque – là et vivant au Cameroun, il avait sans doute un avis biaisé (je le pense), et ne pouvait être objectif face à un Mongo Beti qui vivait jusque dans son exil à Rouen les affres de la violence de Ahmadou Ahidjo. Les deux hommes auront un échange musclé que Mongo Beti relatera avec force détails. Mais sur cet aspect, je reste sceptique, car Ahmadou Kourouma est non seulement un des auteurs que j’admire le plus, en raison de son style à nul autre pareil, mais des sujets tels que les violences inter – ethniques, le tribalisme et la longue guerre civile qui a miné la Côte – d’Ivoire qu’il n’a eu de cesse de dénoncer dans Allah n’est pas obligé et Quand on refuse on dit non. Donc, ceci constitue un autre débat …

Mongo Beti nie tout … Jusqu’à la négritude, courant littéraire qui a consisté à asseoir la littérature africaine et à lui (re) donner des lettres de noblesse. L’un de ses précurseurs, Léopold Sédar Senghor, ne sera aucunement épargné par la virulence de Mongo Beti, qui lui reprochera non seulement sa passivité et sa complicité face aux Français, mais aussi ses exactions en tant qu’homme politique au Sénégal, en instaurant une dictature déguisée, avec les « assassinats » d’hommes opposés à son magistère tels que Omar Blondin Diop, dont j’ai parlé ici aussi : https://cequejaidanslatete.wordpress.com/2013/05/10/parce-que-la-cause-est-notre/.

Qu’on soit d’accord ou pas, qu’on aime ou pas, on ne ressort pas de la lecture de ce livre – le Rebelle – indemne. Ça a été mon cas, et je pense que ça a été / ce sera le cas de tous ceux qui ont lu cet ouvrage. On peut reprocher à Mongo Beti son narcissime, et par moments sa mégalomanie, en centrant tout sur lui – même, mais on ne peut pas lui refuser son envie d’éclairer le monde face à ce que le continent africain a enduré et continue d’endurer. Tierno Monénembo, écrivain guinéen, dira justement que « Ces pages enflammées éclairent notre époque trop souvent baignée dans une lumière grise ». Le lecteur ne dira donc pas qu’il n’a pas été averti de ce qui l’attendait !

10984924_826682160737602_1172823575_nIl n’a de cesse d’exhorter les jeunes, qui constituent l’avenir de toute nation, à être intègres, engagés, mais surtout fiers d’eux et de leurs ascendance. L’un des derniers chapitres du livre, intitulé Conseils à un jeune écrivain francophone résume tout ceci fort merveilleusement.

Le Rebelle, à lire et à faire lire !

J’ai hâte de commencer le Tome 2 !!

Bonne lecture

NFK

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Une réflexion sur “Lu : le Rebelle (tome 1) – Mongo Beti

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