Grandeur et décadence.

Voilà les deux termes qui pourraient définir pleinement la vie qu’a été celle de Nina Simone. Comment Eunyce Kathleen Waymon, la petite fille noire née dans une famille pauvre à Tryon en Caroline du Nord, en 1933, est – elle devenue l’immense Nina Simone, la diva au port altier et à la voix rauque inimitable ?

11004498_828257197246765_1230532246_nC’est la réponse à laquelle Gilles Leroy se propose de répondre dans son livre consacré à la diva du jazz. Mais le titre est assez intrigant pour mériter que l’on s’y attarde. Sur la couverture, on peut lire Nina Simone, roman. Original, me direz – vous. Je réponds par l’affirmative, car en mêlant harmonieusement fiction et réalité, Gilles Leroy nous épargne une biographie simplette, emplie de hauts faits d’arme et de moments édulcorés qui sont le lot des biographies que l’on peut lire sur tel homme ou telle femme qui aura marqué son époque.

Pour écrire la vie romancée de Nina Simone, Eunyce Waymon à l’état – civil, Gilles Leroy s’est appuyé sur le personnage (bien réel) de Ricardo, que Nina avait embauché comme domestique durant les derniers instants de sa vie. Installée dans une ville du midi de la France, c’est là qu’en diva presque déchue, entre longues rasades de bourbon et plusieurs paquets de cigarette par jour, elle entreprendra de raconter son existence houleuse à Ricardo, le seul homme de confiance qui lui restait. Celui – ci, originaire des Philippines, sera au service de Miss Simone et partagera ses ultimes moments.

Entre moments de lucidité et trous noirs, Nina Simone se racontera. En lui donnant la parole de façon posthume, Gilles Leroy épargne au lecteur l’exposé linéaire qui aurait pu l’ennuyer. Et je puis vous dire que pour l’avoir lu en deux jours, ce livre est tout sauf ennuyeux.

Se remémorant les souvenirs d’enfance, Nina Simone nous entraîne tout d’abord à Tryon, en Caroline du Nord, où, surdouée du piano, elle aura des bienfaitrices blanches qui lui paieront des cours de piano chez la douce Miss Mazzy qui l’initiera à la musique classique à travers les virtuoses que sont Bach, Beethoven et Chopin. Mais elle voit plus loin que ces récitals qu’elle donne dans ce coin perdu de l’Amérique, où bien qu’appréciant son doigté et son talent, ses compatriotes n’étaient pas à même de voir au – delà. Ayant intégré la Juilliard School, en vue de se préparer pour le concours du Curtis Institute, l’un des instituts des métiers de l’art les plus pointus d’alors, elle travaillera de longues années pour accomplir ce rêve. Rêve qui ne se réalisera jamais, car elle sera tout bonnement recalée. A – t – elle été recalée car elle n’avait pas livré une bonne prestation ou parce que tout simplement – comme elle n’a cessé de le rabâcher toute sa vie durant – elle était noire ?

5789638-nina-simone-splendeurs-et-miseres-d-une-jeteuse-de-sortsLes ignares croient que c’est simple à jouer Chopin, parce que c’est facile à écouter. Or, il n’y a pas plus tortueux. Les Nocturnes, c’est l’enfer. Et c’est sur ça que j’étais tombée.

Peut – être bien que j’ai raté mon Chopin … Peut – être que c’est la cause. J’aurais planté Chopin ? … Comment le savoir ?

Mais cet examen raté sera un mal pour un bien, si je puis m’exprimer ainsi. Car Eunyce quittera sa région natale, pour d’abord commencer sa carrière à Philadelphie, où elle jouait tous les soirs à Atlantic City, sorte de Las Vegas local, où tous les soulards venaient l’écouter pour cuver leur boisson. Et  c’est là qu’elle connaître son premier « Harry », celui qui lui offrira sa première chance.

Car il faut savoir que pour elle, tous les hommes se prénomment Harry. Comme Dirty Harry, qui sera son mari et impresario, et aussi père de son unique fille Lisa. Mais derrière ce tableau enchanteur, se cachera la violence d’une femme battue. En son honneur, elle composera My baby just cares for me, ode à l’amour, où une femme violentée quotidiennement criera son mal – être.

Une autre facette de Nina Simone que le public aimera sera son activisme. Qui ne connaît pas To be young, gifted and black ? Grande amie de l’écrivain James Baldwin, auteur noir controversé, car homosexuel, elle se battra continuellement contre les discriminations non seulement dans sa communauté black, mais en dehors de celle – ci.

1347569216-9.12_nina-simone-poster-600La légende Nina Simone fera le tour du monde. Où qu’elle passe, on admire sa beauté, sa virtuosité, son talent, son bagout, son toucher de piano magique, mais aussi sa voix … Car au début elle se destinait uniquement à une carrière de pianiste, mais ayant découvert qu’elle avait une « voix », elle usera de celle – ci sans modération aucune.

Mais la grandeur et la décadence, comme je l’ai dit à l’entame de ce post, constitueront les deux  notions permettant d’apprécier l’existence de Nina Simone. Née dans une famille de religieux (mère révérende – Momma et père prédicateur), l’amour n’était pas la chose la mieux partagée dans cette famille. Manquant d’amour, s’attachant fort promptement à tous les hommes qui lui manifesteront un tant soit peu d’attention, ses histoires d’amour tourneront presque toutes au fiasco.

Elle le dit elle – même fort éloquemment :

Les hommes …

Les hommes ne m’ont rien valu. Et pourtant je ne sais pas être heureuse sans homme. Je leur abandonne si facilement les rênes … Comme si je voulais être déchargée de la responsabilité d’être moi.

La fin de sa vie est moins reluisante. Seule, malade, entourée de trois imposteurs (Harry la Finance, le Kid et l’Ancien), de procès en réclamations d’honoraires jamais payés, car les affaires n’ont jamais été sont fort, elle vivotera à coups de doses de morphine mêlées à de la cocaïne et se laissera dériver doucement. Séparée de sa fille Lisa, car comme elle n’aura de cesse de le répéter, elle était « une mauvaise mère », Nina Simone mourra comme elle a vécu : seule et ruinée …

Gilles Leroy a écrit un magnifique livre, vrai, authentique, suintant d’émotion (s). En le lisant, j’ai pu entrevoir la grande femme noire, aux doigts d’homme, aux cheveux coupés ras, qui, alternant crises de colère et moments attendrissants, était capable de collectionner les turbans et les bracelets d’ivoire, ce qui constituait sa signature et lui a conféré cette aura jusqu’à présent inégalée.

Bonne lecture

NFK

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