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Lu : Johnny, Chien Méchant – Emmanuel Dongala

« Quand le désespoir se transforme en énergie de destruction, sa force est démultipliée d’une façon incroyable » …

Sujet : Emmanuel DONGALA - Credit : John FOLEY/Opale - Date : 19961201 - Ref. : DONGALAe_OpalJF_3674_17 - Agence Opale - 8, rue Charlot - 75003 Paris - France - Tel.:+331.40.29.93.33 - info@agence-opale.com - www.agence-opale.com

C’est sur ces notes fatalistes que se termine Johnny, Chien Méchant, ce magnifique roman de Emmanuel Dongala. Je connaissais Emmanuel Dongala de nom (qui ne le connaît pas ?), mais j’avoue que je ne l’avais jamais lu … Sacrilège ! En quête d’un de ses ouvrages à découvrir, j’avais le choix entre plusieurs, mais pour une première fois, mon choix s’est porté sur Johnny, Chien Méchant. Vous saurez pourquoi dans les lignes qui vont suivre.

Mais d’abord qui est Emmanuel Dongala ? Romancier, mais aussi dramaturge, Dongala n’en est pas moins chimiste. C’est ce qui m’a le plus intriguée chez cet homme. Je me suis posé la question de savoir comment pouvait – on cumuler des fonctions aussi hétéroclites. Mais je pense que c’est ce qui donne un cachet si particulier au style de l’auteur. Né d’un père congolais et d’une mère centrafricaine, il passe son enfance en République Démocratique du Congo.

C’est ce même Congo qui sera le théâtre du livre.

D’un côté, nous avons Johnny, membre du commando des « Mata Mata, les « donne la mort », qui n’avaient pas peur de donner la mort, ni de la recevoir, Johnny ainsi que ses compagnons sont sous les ordres du Général Giap. Le pays (le Congo) fait face à un conflit sanglant entre les Mayi – Dogos et les Dogos – Mayi. Les deux entités tribales se regardent en chiens de faïence, chacune voulant présider aux destinées du pays. Johnny et sa bande sont chargés d’exterminer ces derniers. Ayant déjà pris la radio et la télé nationales, ils enclenchent désormais la deuxième partie de leur entreprise meurtrière, ils ont ensuite, sous la direction de Giap, promu Général pour l’occasion, l’ordre d’exterminer les milices dites « Tchétchènes » qui se dissimulent dans la population.

De l’autre côté, nous découvrons Laokolé, jeune fille vivant avec sa mère et son petit frère Fofo. Lors de la première « visite » que leur ont rendue les miliciens, ils ont tué son père et fracturé les deux jambes de sa pauvre mère. Pour fuir l’insurrection et les ravages des combattants, elle installe sa mère dans une brouette et Fofo trottinant à ses côtés, elle entreprend de fuir son quartier pour aller se réfugier Dieu sait où, car les combattants affluent de partout …

15644Ce qui est intéressant dans le personnage de Laokolé et m’a grandement émue, c’est l’état d’esprit dans lequel elle se trouvait, sans parler de son ambition … Car avant que les combats ne débutent, Laokolé était en classe de Terminale et préparait son Baccalauréat scientifique. Elle aspirait à mener une brillante carrière. Les difficiles conditions de vie n’entachaient en rien ce dessein dont elle rêvait. Et pour avoir un semblant de vie confortable, elle aidait souvent son père, maçon de son état, dans la construction de murs, passerelles, maisons, et autres édifices …

J’ai trouvé son  personnage fort attachant, car dans ce Congo ravagé par la guerre et l’insécurité, Laokolé détonne, avec l’espoir de lendemains meilleurs qu’elle porte en bandoulière telle la sacoche contenant ses dernières possessions qui ne la quitte jamais.

Tout le long du livre, Dongala entreprend une narration croisée, nous laissant entrevoir Johnny, Chien Méchant dans son entreprise de pillages et viols, et Laokolé dans sa fuite éperdue pour avoir la vie sauve …

Au – delà du conflit qui secoue la contrée et constitue la trame principale, Dongala évoque d’autres maux qui minent notre chers continent. Sans faux semblants, il met le doigt sur la corruption des « élites », leur cupidité et leur soif de pouvoir, n’hésitant pas à s’entretuer pour conserver ledit pouvoir, alors que les populations civiles sont celles qui en pâtissent le plus. Sans oublier la Communauté Internationale qui n’est là que pour servir ses intérêts et ceux de ses ressortissants …

3057952475_4571cc3262Sur fond de tragédie, Johnny Chien Méchant est un livre qui se lit d’une traite, car entre les errances charnelles, éthyliques et d’ordre « intellectuel » de Johnny et le pragmatisme de Laokolé pour survivre, on ne s’ennuie pas … Certaines scènes sont écrites d’une façon si crue et réaliste qu’on s’y croirait presque … Âmes sensibles, s’abstenir !

La chute vaut son pesant d’or à l’issue de la confrontation finale entre Johnny et Laokolé. Je ne vous en dirais plus. Mais sachez juste que l’histoire connaît un superbe épilogue !

Le livre a été adapté au cinéma et est consultable sur les plateformes de streaming. Mais je vous conseillerai de lire le livre d’abord, car les adaptations cinématographiques de livres sont toujours … décevantes !

Bonne lecture

NFK

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Dr Dre, Compton

Hello chers tous !

Je lève le nez d’un bouquin que je suis en train de lire pour proposer une chronique qui ne sera pas une note de lecture, vous l’aurez compris, vu le titre. Je renoue avec l’une de mes anciennes amours, à savoir la tracklist.

Cet album dont je vais parler, je pense l’écouter une bonne partie de l’été. Vous saurez le pourquoi dans les lignes qui vont suivre …

Il faut dire que l’on n’attendait plus cet album de Dr Dre. Detox, son album maintes fois repoussé, était même devenu une quasi légende, car à chaque fois que sa sortie devenait imminente, Dre la repoussait en évoquant divers prétextes. Sa collection de casques audio et/ou sans fil, les célèbres et puissants Beats by Dre, bien qu’étant fort performants, n’auront pas suffi à faire patienter les fans inconditionnels de l’acolyte de Snoop Dogg.

Après cela, toujours dans la logique de faire patienter ses inconditionnels, il a sorti quelques singles, dont l’excellent I need a Doctor, en featuring avec son poulain Eminem. Après cela, il a plus privilégié son statut de businessman en développant encore et encore sa collection de casques. Il n’a réellement réendossé la casquette du producteur/MC qu’à la sortie de l’album d’un autre de ses « fils », à savoir Kendrick Lamar, qui nous a gratifiés du superbe Good Kid, m.A.A.d City, en 2012.

2E97BDBDB-CE91-DEEC-B0D076338FD557C0Il y a de cela quelques jours, j’ai lu quelque part que Dre allait sortir un nouvel album, en prolongement du film Straight Outta Compton, film retraçant le parcours du mythique groupe NWA (Niggaz With Attitudes) à la fin des années 1980. Déjà que la perspective de voir le film m’emplissait de joie, car cette période contant l’histoire du hip – hop m’intéresse au plus haut point. Et je pense que c’est le cas de quantité d’inconditionnels du rap. Mais un album ?! C’était plus que je n’en demandais …

Il va sans dire que je me suis jetée dessus et que j’ai pris le temps de savourer cet opus. Avant de parler des titres qui m’ont plu, j’aimerai tirer mon chapeau à Dr Dre pour la stratégie marketing qui a entouré la sortie de l’album. Aucune info n’a fuité jusqu’à la touche finale. Ce qui revient à dire que quand j’ai lu que Dre s’apprêtait à mettre dans les bacs un nouvel album, tout était fin prêt ! En pré – écoute sur Apple Music durant 3 heures, il est d’abord sorti en version digitale, et à la fin du mois d’Août en version physique.

J’ai été bluffée par la capacité de Dr Dre de rebondir. Car même s’il n’était pas totalement détaché du hip – hop, il n’en faisait plus partie intégrante comme lors de ce que je peux appeler ses années de « braise » … Le premier mot qui m’est venu à l’esprit à l’écoute de Compton est R.E.S.P.E.C.T ! Que les seniors me pardonnent, mais un « vieillard » de 50 ans qui arrive à avoir un flow aussi maîtrisé jusqu’à présent, ça m’impressionne, moi ! Pas vous? Vous m’en direz des nouvelles …

Genocide est mon titre préféré de l’album, et ce pour plusieurs raisons …

Kendrick Lamar, le MC plus que prometteur, y pose sa voix. Mais quelle voix ! Avec un style que je ne lui connaissais pas, je pense qu’il a complètement pris de court ses admirateurs et les mélomanes qui l’écoutaient jusqu’ici. La chanson est aussi la première sur l’album, et a un cachet assez particulier. Dre y pose comme jamais il n’a posé sur un autre morceau, avec un flux cadencé, policé et qui se déverse en rafales; ce qui le rend léger et méconnaissable.

Musicalement, l’album nous rappelle que la rage et l’appétit de Dre sont restés intacts. Et que dire des sons tellement … éclectiques ! En tant qu’amoureuse des belles sonorités, j’ai été servie … Et je pense que tous ceux qui ont écouté Compton l’ont aussi été …

straight-outta-compton-logo-17d3a6fb7b9fb09fDans One Shot One Kill, en duo avec Snoop Dogg, sur fond de riff de guitare psychédélique, me conforte dans l’idée que Snoop + Dre est un duo gagnant à tous les coups !

Dans Animals, en featuring avec Anderson Paak, on assiste à un remake de l’engagement politicio – sociétal de Dre. Près de 30 années après l’emblématique Fuck The Police, le désespoir pointe à l’écoute de ce morceau. Anderson Paak, un jeune rappeur originaire de LA, a l’occasion de laisser éclore son talent ici. Les lyrics soulignent aisément le malaise dans lequel baigne toujours la communauté black en Amérique : Why the fuck are they after me? / Maybe coz I’m a bastard / Maybe coz of the way my hair grows naturally.

Le casting de musiciens qui ont apporté leur touche dans Compton est aussi varié que jamais, et quelques unes des manifestations les plus spectaculaires proviennent des légendes. Dans One shot One Kill, Snoop ravive une fougue et un mordant que je ne lui avais pas vus depuis longtemps. Le comeback de Dre lui a fait du bien, on dirait … XZibit, quant à lui, effectue un sans – faute dans le magistral Loose Cannons. The Game, pour la première fois depuis son album The Documentary, revient comme on l’aime, avec un flow qui a toujours été sa marque de fabrique, au lieu de faire du suivisme aveugle.

Deep Water est la chanson la plus dynamique de l’album, une de ces pépites d’or où la contribution sonne comme un déclic qui vient tout embraser …

Je pense que la principale difficulté dans cette attente d’un nouvel opus de Dr Dre est qu’aucun de ses fans ne savait à quoi s’attendre … Le hip – hop a évolué autour de Dr Dre durant des années, il a contribué à moderniser, donner une identité et conceptualiser le hip – hop, cela va sans dire … Dans ses précédents opus, je pense qu’il a fait plus que montrer que de nouvelles choses étaient possibles, que cette musique n’était aucunement statique.

Au terme de cette tracklist, je trouve que même si Compton est un excellent album à déguster sans AUCUNE modération, il n’a pas de puissance qui coupe le souffle.

S’il y a bien une chos qui est sûre, c’est qu’il faudra du temps pour réellement juger de la valeur de cet album et analyser l’impact qu’il aura sur le rap américain. Cela tombe bien, du temps, Dre en aura maintenant. The world ain’t enough, I want it all / God dammit, I’m too old, I forgot I got it all, rappe-t-il sur Compton.

Tout est dit !

Bonne lecture (et bonne écoute)

Love ❤

NFK

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Lu : La Plaie – Malick Fall

« Fou, à force d’avoir raison ! »

Cette assertion à elle seule pourrait résumer l’existence chaotique de Magamou Seck, rebut de la société, paria honni et détesté de tous, qui traîne son existence comme il traîne le vilain ulcère que lui a occasionné la plaie qu’il a à la cheville.

La plaie …

11846126_914166985322452_914630359_nNom de l’ouvrage de Malick Fall, mais aussi qualificatif collant comme une seconde peau à Magamou. Dans son lointain hameau, il ne cesse de rêver d’aller s’établir à N’Dar (Saint – Louis) la belle, pour non seulement faire fortune, mais aussi se libérer des carcans dans lesquels veille à l’enfermer Yaye Aïda, sa pauvre mère, qui le supplie de ne pas partir … En désespoir de cause, face à l’entêtement de son rejeton, elle capitulera, tout en priant qu’il soit malheureux à la ville et qu’il lui revienne …

Les voies du destin sont impénétrables … Magamou héritera d’une vilaine blessure lors de la première étape de son périple vers N’Dar. Faute de soins, la blessure grandira, et sera, en sus des chiens et des chats, sa compagne. Infirme, diminué, Magamou fera payer à tous ceux qui auront le malheur de croiser son chemin son état. Acerbe, l’insulte facile, personne ne sera épargné face à ce moins qu’homme qui hurlera sa rage et son désespoir.

Le marché sera son terrain de jeux favori, car c’est là qu’il exercera pleinement ses talents d’orateur. On l’adule autant qu’on le déteste, on le tolère autant qu’on le craint. Tous ces sentiments contradictoires animent les vendeurs et vendeuses du marché qui sont habitués aux sautes d’humeur de l’homme à la démarche chaloupée qui se fait annoncer par son clopinement – tiokh tiokhéte – et l’odeur pestilentielle qu’il traîne derrière lui, tel un putois.

Qui l’a dénoncé ? Qui l’a fait emprisonner ? Qui l’a conduit à l’hôpital des fous ?

Ce sont autant de questions qui torturent Magamou du fond de sa cellule, chez les fous. Lui qui se fait passer pour fou, il est servi ! Face à son existence misérable, il profitera de cet internement pour faire le point sur sa vie : l’arrivée à N’Dar, la plaie, le dénuement qui est le sien, le souvenir de sa mère …

Et pour ne rien arranger, le Docteur Bernardy et son interprète Cheikh Sar l’enquiquinent à qui mieux mieux en lui rappelant que sa réinsertion dans le monde des hommes est entre leurs mains … Mais Magamou a plus d’un tour dans son sac. Il s’évadera de sa prison et à la faveur de sa rencontre avec Serigne Masall, il parviendra à guérir sa plaie et à recouvrer un semblant de normalité …

Mais la nature humaine est complexe … Sa longue absence le fera passer pour mort et revenu au marché, son fief d’antan, il ne sera reconnu de personne … Déboussolé, Magamou n’y comprendra rien et commencera à regretter sa nouvelle apparence.

la_plaieA bien des égards, le récit de la vie de Magamou ressemble à s’y méprendre à celui narré dans un autre classique de la littérature africaine ; L’étrange destin de Wangrin de Amadou Hampâté Bâ. Wangrin et Magamou ont ceci de similaire qu’ils sont tous les deux des laissés pour compte à leur manière, énoncent des vérités que nul n’ose contester, mais aussi que nul ne prend en compte étant donné leur « folie ». Mais la comparaison s’arrête là, car Malick Fall va plus en profondeur, en décrivant, au – delà du personnage central de Magamou, Cheikh Sar et Bernardy. Ces deux derniers nommés, représentant respectivement le colon en terre africaine et son subordonné, se placent en contre – jour des rapports encore conflictuels entre (ex) colonisateurs et colonisés à la veille des indépendances africaines.

N’Dar – Saint Louis –, ancienne capitale du Sénégal, est le théâtre de cette fable, où l’auteur veille scrupuleusement à décrire les mœurs, les us et les coutumes du Sénégal d’alors. Et ce qui m’a le plus enchantée, réside dans la parfaite transcription des expressions et adages ouolof. Un coup de maître de Malick Fall.

Un demi – siècle après sa première parution, près de quarante ans après le décès de son auteur, la Plaie connaît un nouveau souffle de vie grâce à sa réédition aux Editions Jimsaan. Une excellente initiative, car un livre de cette ampleur gagnerait à être davantage connu et lu, surtout par la jeune génération, car même s’il a été publié dans les années 1960, le texte n’en est pas moins actuel.

Les seuls points négatifs que j’aurais à souligner résident dans le style un peu lourd et répétitif par endroits de l’auteur, ce qui rend la lecture fastidieuse … Mais je suis d’avis que c’est à mettre sur le compte du contexte socio – culturel et sociétal de l’époque …

Bonne lecture,

NFK