« Fou, à force d’avoir raison ! »

Cette assertion à elle seule pourrait résumer l’existence chaotique de Magamou Seck, rebut de la société, paria honni et détesté de tous, qui traîne son existence comme il traîne le vilain ulcère que lui a occasionné la plaie qu’il a à la cheville.

La plaie …

11846126_914166985322452_914630359_nNom de l’ouvrage de Malick Fall, mais aussi qualificatif collant comme une seconde peau à Magamou. Dans son lointain hameau, il ne cesse de rêver d’aller s’établir à N’Dar (Saint – Louis) la belle, pour non seulement faire fortune, mais aussi se libérer des carcans dans lesquels veille à l’enfermer Yaye Aïda, sa pauvre mère, qui le supplie de ne pas partir … En désespoir de cause, face à l’entêtement de son rejeton, elle capitulera, tout en priant qu’il soit malheureux à la ville et qu’il lui revienne …

Les voies du destin sont impénétrables … Magamou héritera d’une vilaine blessure lors de la première étape de son périple vers N’Dar. Faute de soins, la blessure grandira, et sera, en sus des chiens et des chats, sa compagne. Infirme, diminué, Magamou fera payer à tous ceux qui auront le malheur de croiser son chemin son état. Acerbe, l’insulte facile, personne ne sera épargné face à ce moins qu’homme qui hurlera sa rage et son désespoir.

Le marché sera son terrain de jeux favori, car c’est là qu’il exercera pleinement ses talents d’orateur. On l’adule autant qu’on le déteste, on le tolère autant qu’on le craint. Tous ces sentiments contradictoires animent les vendeurs et vendeuses du marché qui sont habitués aux sautes d’humeur de l’homme à la démarche chaloupée qui se fait annoncer par son clopinement – tiokh tiokhéte – et l’odeur pestilentielle qu’il traîne derrière lui, tel un putois.

Qui l’a dénoncé ? Qui l’a fait emprisonner ? Qui l’a conduit à l’hôpital des fous ?

Ce sont autant de questions qui torturent Magamou du fond de sa cellule, chez les fous. Lui qui se fait passer pour fou, il est servi ! Face à son existence misérable, il profitera de cet internement pour faire le point sur sa vie : l’arrivée à N’Dar, la plaie, le dénuement qui est le sien, le souvenir de sa mère …

Et pour ne rien arranger, le Docteur Bernardy et son interprète Cheikh Sar l’enquiquinent à qui mieux mieux en lui rappelant que sa réinsertion dans le monde des hommes est entre leurs mains … Mais Magamou a plus d’un tour dans son sac. Il s’évadera de sa prison et à la faveur de sa rencontre avec Serigne Masall, il parviendra à guérir sa plaie et à recouvrer un semblant de normalité …

Mais la nature humaine est complexe … Sa longue absence le fera passer pour mort et revenu au marché, son fief d’antan, il ne sera reconnu de personne … Déboussolé, Magamou n’y comprendra rien et commencera à regretter sa nouvelle apparence.

la_plaieA bien des égards, le récit de la vie de Magamou ressemble à s’y méprendre à celui narré dans un autre classique de la littérature africaine ; L’étrange destin de Wangrin de Amadou Hampâté Bâ. Wangrin et Magamou ont ceci de similaire qu’ils sont tous les deux des laissés pour compte à leur manière, énoncent des vérités que nul n’ose contester, mais aussi que nul ne prend en compte étant donné leur « folie ». Mais la comparaison s’arrête là, car Malick Fall va plus en profondeur, en décrivant, au – delà du personnage central de Magamou, Cheikh Sar et Bernardy. Ces deux derniers nommés, représentant respectivement le colon en terre africaine et son subordonné, se placent en contre – jour des rapports encore conflictuels entre (ex) colonisateurs et colonisés à la veille des indépendances africaines.

N’Dar – Saint Louis –, ancienne capitale du Sénégal, est le théâtre de cette fable, où l’auteur veille scrupuleusement à décrire les mœurs, les us et les coutumes du Sénégal d’alors. Et ce qui m’a le plus enchantée, réside dans la parfaite transcription des expressions et adages ouolof. Un coup de maître de Malick Fall.

Un demi – siècle après sa première parution, près de quarante ans après le décès de son auteur, la Plaie connaît un nouveau souffle de vie grâce à sa réédition aux Editions Jimsaan. Une excellente initiative, car un livre de cette ampleur gagnerait à être davantage connu et lu, surtout par la jeune génération, car même s’il a été publié dans les années 1960, le texte n’en est pas moins actuel.

Les seuls points négatifs que j’aurais à souligner résident dans le style un peu lourd et répétitif par endroits de l’auteur, ce qui rend la lecture fastidieuse … Mais je suis d’avis que c’est à mettre sur le compte du contexte socio – culturel et sociétal de l’époque …

Bonne lecture,

NFK

 

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