Publié dans Bouquinage

Lecture coup de coeur : Demain, si Dieu le veut – Khadi Hane

Pour avoir encaissé trop de coups, il avait vite compris qu’il ne serait jamais à l’abri, tant qu’il était ce que la Nature avait fait de lui : un homme qui aimait les hommes …

demain-si-dieu-le-veut-682924-250-400Joseph Diouf est allongé dans l’herbe mouillée du Parc Montsouris à Paris, oscillant entre l’envie de mourir et celle de repartir de zéro, se posant des questions existentielles et aussi se remémorant la misérable existence qu’il a eue. A 42 ans, il a l’impression d’en avoir plus, tant son âme est souillée, son corps usé au bout de vingt – cinq années d’emprisonnement. Dans le labyrinthe de ses souvenirs, trois personnes émergent : Patrick, le frère bien – aimé, sa maman et Ching, son unique amour.

Car Joseph est homosexuel, et a vécu une romance passionnée avec Mamadou Sarre alias Ching durant son incarcération. Avant de développer sur cette histoire d’amour qui lui a permis de tenir durant un quart de siècle derrière les barreaux, laissez – moi vous parler un peu de l’auteure de ce superbe livre qui est l’un de mes coups de cœur.

Khadi Hane est une auteure d’origie sénégalaise. Elle a publié son premier livre Sous le regard des étoiles en 1998 aux Nouvelles Editions Sénégalaises (NEAS). Suivront quatre autres, Ma sale peau noire, Il y en a trop dans les rues de Paris, le Collier de paille (que j’ai lu et adoré) et Des fourmis dans la bouche, qui lui a valu d’être récipiendaire du Prix Thyde Monnier de la Société des Gens de Lettres en 2012. J’avais parlé de cet ouvrage dans le blog. Vous pouvez consulter ma note de lecture à travers ce lien : https://cequejaidanslatete.wordpress.com/2015/03/16/lu-et-adore-des-fourmis-dans-la-bouche-de-khadi-hane/

J’ai donc commencé la lecture de ce livre avec enthousiasme, sachant d’ores et déjà qu’il serait de qualité, étant donné la belle plume de l’auteure. Et je ne me suis pas trompée.

Joseph vivait avec sa mère et son grand – frère Patrick, leur père les ayant abandonnés quand il était âgé de six ans. De confession chrétienne, leurs semaines sont rythmées entre le travail qu’ils effectuent dans le magasin de leur mère, leurs dimanches à la messe et les moments passés avec leur tante Jeanne, sœur de leur mère. A travers ses yeux d’enfant, Joseph voit leur existence basculer lentement et le glas sonne quand sa mère décide de vendre sa boutique à des Chinois. Ceux – ci, en nouveaux « maîtres » de Dakar, ont envahi la capitale sénégalaise et ont investi le quartier des Allées du Centenaire où s’est développé un Chinatown miniature.

Comme si cela ne suffisait pas, Patrick ira travailler sur l’un des bateaux de pêche amarrés au Port de Dakar qui pullulent dans le Port de Dakar. Ses rêves partis en fumée, gagnant un salaire de misère, voyant comment les Chinois pillent les ressources halieutiques au bord des côtes sénégalaises, il reportera tous ses espoirs sur son petit frère. Jusqu’au jour où il se fait assassiner par son patron, Wong.

A partir de là, Joseph ne vivra que pour venger son frère et surtout, récupérer sa mère, pour que leur vie redevienne comme « avant ». Car sa mère a sombré doucement dans la folie. S’étant réfugiée dans la prière, elle n’a plus que l’invocation du Seigneur à la bouche et contemple l’existence à travers la brume dans laquelle elle s’est réfugiée.

12167936_953575354714948_1786177203_nJoseph assassine Wong et écope de vingt – cinq années d’emprisonnement. Il fait la connaissance de Ching en prison et ils deviennent amants. Avant sa sortie, Ching est élargi avant lui et se suicide. Raison pour laquelle lorsqu’il a fini de purger sa peine, et que le directeur de la prison le convoque pour lui signifier qu’il est libre, il hésite à réintégrer ce monde où il n’a plus personne. Ching est mort, Patrick est mort, sa tante Jeanne aussi. Quant à sa mère, il ne sait plus si elle est encore de ce monde. Tout ce dont il se rappelle la concernant, c’est son extrême vieillesse au fil de ses visites au parloir et la perte progressive de sa motricité.

Toutes ces années derrière les barreaux et la culpabilité d’avoir laissé sa mère toute seule ont eu raison de la santé mentale de Joseph. En plus de son attrait pour les hommes, il éprouve une jouissance malsaine à serrer les gorges des hommes, de même que le lobe de leurs oreilles. Nous effectuons une plongée dans cette obsession maladive à travers cet extrait : Les oreilles d’homme, je les avais toujours aimées, le lobe entre mon pouce et mon index. La pression de mes doigts sur la peau titillait ce qu’il y avait de plus bestial en moi …

Une convocation pour aller consulter un urologue pour sa prostate en poche, Joseph s’envole pour Paris après avoir erré sans but dans les rues de Dakar. Arrivé dans la capitale française, il se dirige tout droit vers le Parc Montsouris, cet endroit dont son père lui avait tant parlé, cet endroit derrière un buisson, avant – goût de paradis …

Là, il aura toute la latitude de penser à sa vie détruite, avec pour seul compagnon le jabotage d’un pigeon venu le persuader de vivre. Il repousse sa mort à une date ultérieure et se donne le temps de réfléchir. Il mourra ou rencontrera un autre homme, demain si Dieu le veut …

Khadi Hane a écrit un roman puissant et audacieux, eu égard à tous les thèmes développés dans son roman. Le thème de l’homosexualité étant considéré comme « tabou » en Afrique, je trouve courageux qu’elle en ait parlé dans son livre. L’univers carcéral en Afrique, et plus particulièrement au Sénégal, n’est pas connu pour être tendre. Les conditions de détention inhumaines, la promiscuité, le manque de soins aux détenus malades, leur difficulté à se réinsérer dans la société constituent autant d’éléments significatifs.

De plus, ce qui est communément appelé « le péril jaune », à savoir l’invasion des Chinois en Afrique est un autre thème du livre qui m’a énormément interpellée. Les Chinois, en échange de leur installation en Afrique, « offrent » gracieusement des infrastructures à nos pays : routes, hôpitaux, théâtres, monuments, sont construits à une vitesse phénoménale et nos gouvernants ferment les yeux sur la concurrence déloyale qu’ils font aux commerçants locaux. L’écriture est puissante, poétique et fluide, et les flashbacks que l’auteure effectue nous permettent de mieux saisir l’existence chaotique qu’a été celle de Joseph.

Demain, si Dieu le veut, un livre que je recommande fortement !

Bonne lecture

NFK

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6 commentaires sur « Lecture coup de coeur : Demain, si Dieu le veut – Khadi Hane »

  1. Toujours aussi poignants, tes notes de lecture. J’aime. Je pense me procurer dès que possible Demain, si Dieu le veut… pas aujourd’hui, mais peut-être demain, si Dieu le veut 🙂

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