Publié dans Au Sénégal, Réflexion

L’homme à fleurs, Ibou

373770Ma mère a toujours eu la main verte … Donnez – lui un lopin de terre aride et grincheux, qui ne veut rien laisser pousser, elle vous le transformera en un jardin où se pressent diverses variétés fleuries. Le jardinage, c’était son truc … Toujours d’ailleurs … Je n’ai jamais pu comprendre cette passion qu’elle avait … Il fallait la voir affublée de sa robe chasuble les samedis, sécateur et arrosoir en main, prendre soin de ses fleurs et autres plantes. C’était durant ces moments que le mot « passion » revêtait tout son sens. Car sa concentration montrait à quel point elle était passionnée par ce qu’elle faisait.

La zone où nous habitions était bordée de vendeurs de terreau, d’embryons de plantes où l’on pouvait trouver son bonheur. Et ma mère ne s’en privait pas … Rien ne lui plaisait plus que de s’arrêter devant ces abris, marchandant et conversant avec les vendeurs qui prenaient tout leur temps pour lui détailler les nouvelles variétés reçues, de sorte qu’elle puisse faire son choix …

J’abhorrais ces instants. Car imaginez – vous qu’au retour de l’école, fourbue et impatiente de rentrer à la maison et déguster le bon plat de ceebu jëën qui m’attendait. Mais au lieu de quoi, ma mère prenait tout son temps à parler fleurs. Je rongeais mon frein et prenais mon mal en patience, plongée dans un livre. Est – ce que j’avais le choix ? Revenue dans la voiture, elle me montrait ses dernières trouvailles … Et là, je faisais mine de m’extasier devant les cactus, les roses, les jonquilles qu’on allait planter à la maison.

110409181347_44Elle était la seule à s’en occuper, car ni mon frère, encore moins moi-même n’avions la « main verte ». Hors de question donc, en petits citadins effrontés que nous étions de passer nos week – ends tant attendus à sarcler, bêcher, planter et arroser … C’est ainsi que maman revint d’une de ses pérégrinations champêtres flanquée d’un jeune homme gringalet au teint clair comme une mangue trop mûre. En sus de la pâleur de son teint – chose que l’on remarquait en premier chez lui -, Ibou était d’une extrême timidité. Ma mère nous avait demandé de le mettre à l’aise, mais il était renfermé comme une huître, et ne se déridait qu’au contact des plantes. Car maman et lui partageaient la même passion …

Intriguée, je le regardais, perchée au balcon, soigner avec amour, poser des attelles, couper les mauvaises herbes, le dos courbé et la sueur perlant de son front. Mais aucun mot ne sortait de sa bouche …

Il a fallu que mon frère fasse le pas vers lui pour qu’il commence à parler. Timidement, puis de plus en plus souvent. Jalouse, je voulais faire partie de leur clan. Je trouvais la parade. Quand Ibou venait, je m’asseyais ostensiblement en travers de son chemin, de sorte qu’il était obligé de m’adresser la parole, au risque de me passer sur le corps. C’est ainsi que nous commençâmes à discuter.

Il me parla de sa famille à Guédiawaye, dans la banlieue dakaroise, de sa mère qui avait des soucis de santé, de son père décédé, de ses frères et sœurs en bas âge, de son statut d’aîné, du fait qu’il avait arrêté ses études pour pouvoir subvenir aux besoins familiaux … Rien qu’à entendre son élocution et les mots recherchés qu’il employait, l’on sentait que Ibou aimait apprendre … Je commençais à lui passer des livres quand il venait travailler. Le bonheur qui se lisait dans ses prunelles n’avait pas de prix. On eût dit que je lui offrais des lingots d’or ! J’exagère à peine en disant cela … De sa voix fluette, il me disait « Dieureudieuf Ndèye Fatou, ya bakh ! » et s’en allait …

f7f389d723074bc271d255e5b396063a_largeQuelle ne fut notre surprise quand Ibou nous annonça qu’il avait assez économisé et souhaitait nous quitter … pour émigrer en Italie. Ma mère tenta de l’en dissuader, mais sans succès ; lui promettant de lui faire reprendre ses études, car sachant qu’il aimait « ça » et qu’il y avait un avenir tout tracé. Mais rien n’y fit …

La mort dans l’âme, nous le laissâmes partir et n’eûmes plus de nouvelles de lui … Depuis lors, je ne regardais plus les fleurs de la même façon. Je ne pouvais voir un jardin sans me remémorer Ibou. Pourquoi ? Je ne saurais le dire. Toujours est – il que ce jeune homme m’a marqué à vie, de par son ambition, son dévouement à sa famille et son envie de réussir. J’espère que là où il est, il est heureux et qu’il a accompli tout ce qu’il rêvait d’accomplir.

With love,

Bonne lecture

NFK

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4 commentaires sur « L’homme à fleurs, Ibou »

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