Publié dans Réflexion

Cheikh Anta Diop, penseur de la personnalité

En ce 30e anniversaire de la disparition de Cheikh Anta Diop, je partage avec vous, chers lecteurs de Ma Petite Bulle, cette brillante réflexion de mon ami Khadim Ndiaye, philosophe & historien.

cheikh-anta-diop-emmanuel-baliyangaAu moment où l’on célèbre le 30ème anniversaire de la disparition de Cheikh Anta Diop, force est de constater le réel engouement autour de sa pensée, chez les jeunes notamment. Il suffit pour s’en convaincre, de parcourir les réseaux sociaux et de voir tous ces espaces de discussions créés autour de son oeuvre. De là où il se trouve, l’historien qui a longtemps eu la réputation d’un penseur infréquentable dans son propre pays, est certainement très fier, lui qui laissait entendre lors de la fameuse conférence de Niamey que « l’enjeu important c’était la prise de conscience de l’ensemble des générations africaines à venir, non pas sur la base du mensonge ou de l’idéologie, mais sur la base d’une vérité scientifique strictement retrouvée. »

Sa pensée semble trouver un écho favorable chez les jeunes. En témoignent également les milliers de signatures recueillies par les initiateurs de la caravane dont l’auteur de ces lignes fait partie, qui a sillonné une partie du Sénégal au mois de février 2015 pour demander aux autorités d’introduire l’enseignement de sa pensée dans les programmes scolaires. Requête qui vient d’ailleurs d’être acceptée par le président de la République Macky Sall demandant du coup à son gouvernement de « promouvoir auprès des jeunes et des étudiants notamment, les œuvres, enseignements et recherches de cet illustre fils du Sénégal« .

Face à ce regain d’intérêt, il nous a semblé nécessaire de revisiter sa pensée et de rappeler un concept central qui peut être un parfait fil conducteur pouvant aider le jeune lecteur à aller à l’assaut de son oeuvre.

Un lecteur averti de l’oeuvre de Cheikh Anta Diop ne peut manquer d’être frappé par l’affirmation et la recherche constante de l’unité. Cette unité est d’abord celle de l’espèce humaine. Une humanité qui, de surcroît, a une origine monogénétique africaine; thèse martelée avec force arguments à  l’encontre des théories polygénistes. Au delà des singularités accidentelles, l’espèce humaine est une. L’humanité commune retrouvée est celle qui va au delà des simples accidents tels que la couleur.

Toutefois, cela ne peut se réaliser que si chaque peuple s’arme d’abord de son identité culturelle. L’identité culturelle est le préalable nécessaire pour bâtir la « civilisation planétaire » selon Cheikh Anta Diop : « Aujourd’hui, nous dit-il, chaque peuple, armé de son identité culturelle retrouvée ou renforcée, arrive au seuil de l’ère post-industrielle. Un optimisme africain atavique mais vigilant, nous incline à souhaiter que toutes les nations se donnent la main pour bâtir la civilisation planétaire au lieu de sombrer dans la barbarie.« 

Il y a chez Cheikh Anta Diop une philosophie de la personnalité qui se donne à voir dans le cadre plus élargi de sa philosophie de l’Histoire. Pour lui, seules des individualités solides, renforcées parce qu’unies, pourront former une communauté humaine forte. La personnalité, qu’elle soit pensée sur le plan individuel, étatique ou continental, a une trajectoire au cours de laquelle elle peut régresser ou au contraire retrouver toute sa plénitude selon qu’elle est dotée ou non d’une identité culturelle forte. L’identité culturelle joue un peu le rôle de « puissance vitale » qui renforce la personnalité. Vous êtes fort si vous avez une personnalité solide; vous régressez si vous perdez votre identité culturelle. C’est ce qui arriva à l’Égypte ancienne qui avait « civilisé le monde » et sillonné les mers, mais qui « ne savait plus construire que des barques en argile » du fait, nous dit Cheikh Anta Diop, d’une « perte continue de la souveraineté nationale depuis l’arrivée des Perses en 525 av. J.C.« . Une souveraineté conservée, de même qu’une éducation maîtrisée, font partie des choses qui renforcent la personnalité : « Lorsqu’un peuple cesse d’être maître de son système éducationnel, il régresse« , nous dit-il.

Cheikh Anta Diop a fait le constat du dépérissement de la personnalité de l’Africain, du Noir en général, qui a un besoin réel d’être renforcée par la mise en place d’un cadre culturel approprié : « La personnalité du Noir, écrit-il, est la plus délabrée de toutes, comparée à celles des autres ex-colonisés: ces derniers bénéficient, en général, d’un cadre culturel et d’une superstructure moins entamés, qu’il faut, souvent recréer ici. La création d’une conscience collective nationale, adaptée aux circonstances, et la rénovation de la culture nationale, sont le point de départ de toute action progressiste en Afrique noire. C’est le moyen de prévenir les diverses formes d’agressions culturelles.« 

Pour doter l’Africain d’une forte personnalité, au niveau individuel, étatique et continental, il lui faut donc une identité culturelle forte. Cette identité culturelle est formée par trois facteurs : le facteur historique (le « ciment culturel qui unit les éléments disparates d’un peuple pour en faire un tout, par le biais du sentiment de continuité historique vécu par l’ensemble de la collectivité”), le facteur linguistique (« l’unité linguistique africaine au sens génétique, est aussi évidente que celle de la grande famille linguistique indo-européenne« ) et le facteur psychologique (« les invariants psychologiques et culturels que les révolutions politiques et sociales, même les plus radicales, laissent indemnes…« ).

En clair: une identité culturelle forte est la « pleine présence » de trois facteurs: une unité historique, une unité linguistique et une unité psychique. Ces trois facteurs solidifient la personnalité.

Grâce à ces facteurs, Cheikh Anta Diop arrive ainsi à apporter des solutions à plusieurs questions qui tendent à diviser les Africains. Le facteur ethnique par exemple. Tout le peuple africain est « divisé, écrivait-il, par des barrières ethniques que nous croyons étanches par ignorance, ce qui nuit au sentiment d’unité exigé, plus que jamais par les circonstances historiques dans lesquelles nous nous trouvons« . Pour régler ce problème ethnique, Cheikh Anta Diop démontre grâce aux trois facteurs énoncés, d’une façon indiscutable, comme il le dit lui-même,  « la parenté des Sérères, des Valafs, des Saras […], des Sarakollés, des Toucouleurs, des Peuls, des Laobés« . L’objectif, affirme-t-il, est de rendre « désormais ridicule tout préjugé ethnique entre les ressortissants conscients de ces différents groupements« . Ce principe « devrait être étendu à toute l’Afrique« , rajoutait-il. L’unité ethnique est ainsi retrouvée.

À côté des ethnies, il y a le système des castes qui sape l’unité nécessaire à une personnalité retrouvée. Selon lui, « En expliquant la genèse des castes, le caractère révolu des circonstances historiques qui les ont engendrées, leur non-sens dans la nouvelle structure économique, leur danger actuel, j’essaie de contribuer à la solution du problème de la division totale de tous les éléments qui devraient être unis dans une lutte commune. »

Le facteur historique doit permettre à chaque Africain de lutter contre le tiraillement – Cheikh Anta Diop parle de « flottement » – d’une personnalité altérée par l’aliénation culturelle induite par la colonisation dont « le but est d’arriver, en se couvrant du manteau de la science, à faire croire au Nègre qu’il n’a jamais été responsable de quoi que ce soit de valable, même pas de ce qui existe chez lui.« . En prenant désormais conscience que ce sont ses ancêtres, disait-il, qui ont « civilisé le monde jusqu’au 12e siècle, l’Africain doit donc par là, « acquérir une fierté légitime (différente de la suffisance) incompatible avec l’idée d’un joug étranger, sous quelque forme que ce soit. »

L’unité linguistique, elle, ne peut être réalisée qu’en réglant le problème de la mosaïque linguistique et ce que Cheikh Anta Diop appelle « la susceptibilité régionale des minorités« . La multiplicité des langues ayant été déjà résolue sur d’autres continents, nous pouvons la régler à notre tour en montrant que les différentes langues africaines peuvent se ramener à quelques-unes. De plus, pour l’observateur averti, l’hétérogénéité de surface laisse place à une « parenté génétique » profonde. Voilà pourquoi selon lui, une « étude ethnologique et linguistique appropriée, révélant une parenté insoupçonnée entre les groupements en présence, revêt alors une importance politique et sociale en ce sens qu’elle contribue à aplanir les difficultés qui s’opposent à la réalisation de l’unité linguistique.« 

Comment réaliser l’unité religieuse? Cheikh Anta Diop est d’avis que la question religieuse est un problème délicat, car pour lui, un « vrai croyant change plus facilement de parti politique que de religion, car sa foi engage sa personnalité entière« . Aussi, doit-on appeler au respect de la foi d’autrui car la critique religieuse divise plus qu’elle n’unit : « Je pense que tout Africain sérieux qui veut être efficace dans son pays à l’heure actuelle évitera de se livrer à des critiques religieuses« , écrivait-il dans l’introduction à Nations négres et culture.

Mais pour réaliser l’unité religieuse, il fallait d’abord montrer le « lien historique indéniable qui existe entre la religion ancestrale égyptienne et les religions révélées« , nous dit Cheikh Anta Diop.  Grâce à ce lien historique, l’Africain comprendra qu’ »aucune idéologie n’est, par essence, étrangère à l’Afrique, qui fut la terre de leur enfantement. C’est donc en toute liberté, que les Africains doivent puiser dans l’héritage intellectuel commun de l’humanité, en ne se laissant guider que par les notions d’utilité, d’efficience. »

Mais l’existence de ce lien n’empêche pas Cheikh Anta Diop de montrer que toute colonisation des âmes qui atrophie la personnalité de l’Africain est néfaste. Toute croyance doit avoir une forme nationalisée. Elle doit être réappropriée pour être vécue de manière apaisée. Cheikh Anta Diop savait que, parce que les sociologies différent, les croyances doivent nécessairement revêtir les couleurs locales des sociétés qu’elles traversent. Elles doivent se fondre dans l’identité culturelle. Autrement, elles conduisent à l’aliénation qui contribue à son tour au « flottement » de la personnalité de l’Africain. Et, pour un être qui doit retrouver sa plénitude entière, le « flottement » est une attitude désastreuse qui « dissout » la personnalité.

Au delà des croyances, le plus important est la prise de conscience, la foi que l’Africain, quelle que soit sa religion, peut et doit avoir pour l’Afrique. Le travail de libération du Continent et de son renforcement interpelle tout le monde, « depuis le Musulman, écrit Cheikh Anta Diop, jusqu’au Chrétien en passant par les disciples des religions paléonigritiques« .

L’unité devrait enfin être réalisée au niveau continental.  Le fédéralisme est pour lui l’objectif suprême à réaliser : « Seules, les perspectives grandioses de construction d’un État africain continental moderne et fort, permettent de créer l’enthousiasme, l’esprit d’abnégation, un véritable sentiment patriotique. »

L’unité réalisée au niveau personnel est celle qui vient à bout des démons de l’aliénation qui « déchirent » la personnalité de l’Africain. L’unité au niveau de l’État et au plan continental, renforce la personnalité africaine. Il devient donc clair, écrit Cheikh Anta Diop, que « c’est seulement l’existence d’Etats africains indépendants fédérés au sein d’un gouvernement central démocratique, des côtes libyques de la méditerranée au cap de l’océan atlantique à l’océan indien, qui permettra aux Africains de s’épanouir pleinement et de donner toute leur mesure dans les différents domaines de la création et de se faire respecter voire aimer, de tuer toutes les formes de paternalisme, de faire tourner une page de la philosophie, de faire progresser l’humanité en rendant possible une fraternisation entre les peuples …« 

L’Afrique dotée d’une personnalité « solidifiée » devient dès lors prête pour contribuer à la « civilisation planétaire« , nous dit Cheikh Anta Diop, de « faire progresser l’humanité en rendant possible une fraternisation entre peuples qui deviendra alors d’autant plus facile qu’elle s’établira entre États indépendants au même degré et non plus entre dominants et dominés.« 

Telle est la philosophie de la personnalité qui traverse l’oeuvre du « Dernier pharaon » et que nous donne à penser ce concept d’unité, fil d’Ariane pouvant guider tout au long de l’aventure palpitante que constitue la lecture de ses œuvres.

Imprégnée de cette philosophie de la personnalité, nul doute que la jeunesse mènera à bien le travail de libération tant souhaité. Pour Cheikh Anta Diop en tout cas, cela ne fait aucun doute; le rôle de la jeunesse est clairement affirmé par lui : « La jeunesse doit être à l’avant-garde de la libération de notre continent.« 

Khadim Ndiaye

 

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Bernard Dadié, le père fondateur

Bernard Dadié 🎉💪🏽💯

- Essie Kelly -

l-ecrivain-ivoirien-bernard-dadie-100-ans-recoit-a-abidjan-le-premier-prix-jaime-torres-bodet-decerne-par-l-unesco-le-11-fevrier-2016_5514423

          Bernard B. Dadié père de la littérature ivoirienne a bien cent ans et comparé à ce siècle qu’il vient de fêter, la littérature ivoirienne paraît bien jeune car c’est sous ses doigts qu’elle a vu le jour en 1933.

Si elle a vécu ses premières heures sous la forme orale, elle naît a l’écrit sous sa plume et exporte le talent ivoirien au delà des frontières de la côte d’ivoire. Cet homme, précurseur dans biens des domaines notamment de la poésie, du roman et de la nouvelle a porté haut la culture ivoirienne. Il a cent ans mais il est à jamais immortel : ses œuvres pérennisent ses actions. Bernard Dadié a consigné dans ses œuvres la mémoire de notre peuple.                Il a reçu deux fois le grand prix d’Afrique Noire pour son ouvrage « Patron à New-York »…

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RAMATA – ABASSE NDIONE

Il est de ces livres que l’on lit – ne serait – ce qu’une fois – mais qui continuent à nous « hanter », le temps n’arrivant pas à altérer l’effet produit par ce magnifique livre.

ramata-205x300Ramata, de l’auteur sénégalais Abasse Ndione, fait partie de cette catégorie d’ouvrages. Je l’ai lu pour la première et unique fois en 2008, prêté par une camarade de classe. Et je me rappelle que tous mes condisciples l’avaient aussi lu. Nous avions été subjugués par la tragique histoire de Madame Samb, née Ramata Kaba.

 » Dans sa quête effrénée de bonheur, elle ne rencontrera que folie … « 

Cette phrase à elle seule résume la triste fin qu’a eue Ramata. Comment a – t – elle fait pour en arriver là? Elle, toute puissante, aimée, adulée, que dis – je, vénérée par son mari Matar Samb, Ministre de la Justice et des Sceaux de la République du Sénégal?

Commençons par le commencement …

Matar Samb, jeune héritier du regretté milliardaire Mapathé Samb, est professeur assistant à l’université de Dakar. La fortune colossale que lui a léguée son défunt père aurait pu lui permettre de vivre plus que confortablement, mais Matar aime travailler à la sueur de son front. De plus, le monde des affaires n’est pas son dada. Il préfère laisser sa seule et unique soeur Dieynaba Samb – DS pour les intimes – s’occuper de la gestion des entreprises qui composent la Holding Samb.

Jeune professeur, il peine à trouver l’élue de son coeur. Ceci sera fait quand au hasard d’une manifestation estudiantine durement réprimée par la police, une jeune fille lui tombe dans les bras. Fou amoureux d’elle, il veut l’épouser dare – dare, à l’étonnement de tous.

Le mariage est donc scellé. Rien n’est jamais trop beau ni trop somptueux pour Ramata que Matar Samb aime à la folie. Mais une ombre plane au – dessus du ciel apparemment serein du jeune couple : Ramata est frigide, Matar ne lui procure aucun plaisir sexuel et par conséquent ne  » l’atteint pas !  » Convaincue que sa frigidité est dûe à l’excision qu’elle a subie étant petite fille, elle collectionne les amants dont Armando Gomis, gynécologue – obstétricien et … meilleur ami de son mari !

Au détour d’une  » consultation  » au cabinet du Dr Gomis sis à l’Hôpital le Dantec, le destin de Ramata basculera à jamais …

Le gardien Ngor Ndong, un sérère bon teint au flegme infaillible, refuse d’ouvrir la porte si elle ne lui présente pas un laisser – passer. Elle n’en a pas évidemment. Ramata se plaint à son ministre de mari, qui envoie la police cueillir le pauvre gardien, qui décède des suites des tortures infligées par les policiers.

20 ans ont passé …

Une nuit, de retour de la clinique où sa fille Dieynaba a accouché, Ramata monte dans un taxi. Le chauffeur de taxi va la violer. Celui – ci n’est autre que Ngor Ndong, l’homonyme de son père Ngor Ndong assassiné deux décennies plus tôt suite à son altercation avec Ramata. Le destin …

Ngor Ndong violera Ramata. Ce viol lui ouvrira les portes du  » paradis «  à Ramata, car Ngor Ndong la touchera au plus profond de son être, en lui apportant ce dont elle a manqué toute sa vie. Dès lors, elle suivra son amant partout. Son mari, mis au courant, se suicidera. Armando Gomis, convaincu que l’esprit de Ngor Ndong revient les hanter, décède des suites d’un AVC.

Ramata, retirée dans le bar le Brise de Mer auprès de Diodio et sa mère Golda Meir, propriétaire du bar, attendra la venue de Ngor Ndong des années durant, sans se douter que lui aussi avait connu une fin effroyable, pourrissant sous les assauts des vers de terre.

Tous ceux qui ont côtoyé Ramata sont morts. Elle seule semble avoir été épargnée, car frappée de démence, elle ignorera tous les drames ayant eu lieu, retirée là où personne ne pourra plus jamais l’atteindre …

09l4Abasse Ndione a écrit un livre PARFAIT !
Un livre parfait n’existe pas, me direz – vous, mais tout dans la construction de ce roman tient du polar : l’intrigue, le suspense qui tient en haleine le lecteur de la première à la dernière page, la construction des personnages, dont le point culminant est Ramata …
De plus, la façon dont il dépeint le Sénégal, ses us et coutumes, ses moeurs, les mutilations génitales ignobles dont souffrent certaines petites filles, est juste excellentissime. En prime, les expressions ouolof distillées ça et là et brillamment retranscrites en français valent le détour !
Ramata, à lire, relire et faire lire !
Bonne lecture
NFK