Publié dans Au Sénégal, Réflexion

Tu le regretteras …

Quand je n’ai rien à faire et beaucoup de temps à « tuer », j’aime bien me poser (dans un café ou en plein air, c’est selon), lire (ou faire semblant de lire, hahahhahaha ça m’arrive aussi), observer les gens autour de moi, m’imprégner de leurs conversations, et ceci permet de constituer une matière pour mes écrits, que ce soit dans ma petite bulle ou les écrits romanesques … En atteste ce post. Vous me comprendrez mieux avec les lignes qui vont suivre.

J’étais donc tranquillement installée ce jour – là dans l’un de mes salons de thé favoris au centre – ville, sirotant mon Coca et picorant dans mon assiette de salade quand deux jeunes femmes firent leur entrée. L’une un peu enrobée, ventre de femme enceinte bien en évidence, alliance à l’annulaire gauche, bijoux en or scintillants en cette fin de journée. La femme sénégalaise dans toute sa splendeur en somme … Celle qui l’accompagnait n’en était pas moins joliment mise, mais aucune alliance ne brillait à son doigt. Une femme mariée et une autre pas mariée. La discussion promettait d’être intéressante. Comme en écho à mes pensées, elles s’installèrent non loin de moi.

176787577Avant même que le serveur ne vienne prendre leurs commandes, elles se lancèrent dans un débat animé, comme s’il avait été commencé avant leur arrivée en ces lieux. Et parmi le flot de mots qui sortaient de leurs bouches, les mots cuisine et conjoint revenaient souvent. Je tendis l’oreille. Mais quoi, on en apprend des choses en écoutant les personnes autour de nous, non ?

La mariée soutenait mordicus qu’une femme digne de ce nom se devait de faire la cuisine pour son cher époux, car un homme tenait à ce que sa femme maîtrise l’art culinaire. De plus, ajouta – t – elle malicieusement,  «un homme, on le tient par le ventre et le bas – ventre ». Donc, en sus des galipettes sous la couette, la femme devait être un cordon bleu. Que diraient les amis du mari ou sa famille s’il s’avérait que sa femme ne savait pas cuisiner ?

La non – mariée, la fureur déformant ses traits, soutenait mordicus le contraire. Une femme se devait d’être tout sauf une bonne à tout faire, servant uniquement à faire la cuisine et à satisfaire son seigneur d’époux. Qu’elle sache cuisiner ou pas, son mari ne devait pas en faire un problème et cela ne devait pas être une condition sine qua none pour la sauvegarde de son mariage ! Ce à quoi son amie répondit que si elle ne prenait pas des cours de cuisine avant de trouver chaussure à son pied, elle le regretterait amèrement !

Les deux amies quittèrent les lieux sur ces entrefaites, n’ayant pu trouver de terrain d’entente, chacune campant sur ses positions. Leur conversation me donna envie d’écrire ce post, et avant de me prononcer sur cette épineuse question, j’ai voulu donner la parole à six femmes : SN, AD, FS, CGG, MM et ML. Chacune d’elles, en fonction de sa situation matrimoniale et de son expérience, m’aura livré ses impressions.

SN, mariée et mère d’un petit garçon, m’a confié ceci : « Etant moi – même une passionnée de cuisine, j’aurai pris le rôle de la femme mariée au cours de cette conversation mais les idées de son interlocutrice n’en sont pas moins fondées.

Mon mari, un homme mal nourri (bon allez j’exagère un peu lol) célibataire vivant chez ses parents, n’a pas eu la possibilité de découvrir certains bons plats car comme toute famille sénégalaise, les trois repas se résument comme suit : petit déjeuner (pain thon, beurre, chocolat), déjeuner (tiep, tiep, tiep), dîner (sauce, fritures de poisson, viande en sauce). Au cours de nos toutes premières conversations, j’ai découvert quelqu’un qui aimait la bonne cuisine, et personnellement c’était devenu sans le faire exprès mon point fort, mon arme de séduction.

Aujourd’hui nous sommes mariés, et monsieur ne mange jamais ailleurs, son excuse sama lokho diabar mo saf mdrrr ! Et c’est toujours mon point fort même quand on est fâchés (ce qui arrive dans les couples) il ne peut se contenir devant même une simple omelette espagnole ; il terminera toujours son repas  par un « madame sa réér bi nékhna barina, dama khamoul nouméy déf sans toi, ya bakh ci sama biir bi ».

Et c’est le plus beau compliment qu’un homme ou plutôt que mon homme puisse me faire. Qui n’aime pas les compliments? C’est toujours un plaisir pour moi de satisfaire les envies culinaires de mon époux. Même étant une femme active, je rentre parfois très tard mais je lui cocotte mes bons petits plats avec le même défi tous les jours : lui faire découvrir de nouvelles saveurs. En trois ans de mariage, jamais ma domestique n’a cuisiné pour mon mari, et j’en suis fière.  Ma grand-mère m’a dit un jour (elles le disent toutes d’ailleurs) l’homme a deux plaisirs : celui du ventre et celui du bas-ventre, si tu arrives à le satisfaire au moins sur l’un des deux, dis – toi que ta mission d’épouse est remplie à 50% ! Je fais partie de ce groupe de jeunes femmes mariées qui ont expérimenté les conseils de grand – mère et qui approuvent à 1000%. »

AD, en couple, pense ça sur la question : « Personne ne m’a appris a faire la cuisine. C’est une passion qui est née en regardant les dix mille magazines de ma mère (Femme Actuelle, Voici) et même dans les Picsou, il y avait toujours une recette dans les dernières pages . Idem pour mon frère, qui a entendu toutes les railleries possibles quand il allait faire son petit marché dans les boutiques du quartier. Aujourd’hui vivant seul avec ma mère, il est en charge de faire à manger.

Pour revenir sur le sujet, je suis célibataire et j’adore cuisiner. J’aime inventer des recettes en fonction du contenu de mon frigo. Par contre, je me vois mal passer des heures dans la cuisine pour mon futur mari et encore moins être la seule à cuisiner. J’ai discuté avec des femmes mariées dont une qui a divorcé, et elle me disait qu’elle passait sa vie dans la cuisine à faire à manger tous les week – ends alors que la semaine, elle bossait tout comme son cher époux et que les seules fois où elle profitait de son homme c’était dans le lit et encore … Et que si c’était à refaire, elle ne le referait jamais.

Je pense que les tâches doivent être reparties en fonction du temps et non des aptitudes. Même si monsieur est nul en cuisine, il pourra se rattraper avec des mets moins élaborés, mais juste histoire de ne pas rentrer dans une routine, qui à la longue devient 10-must-do-things-before-you-turn-30-6merdique.

Je prends l’exemple de mon beau – frère. Avant de venir vivre en Amérique, il n’avait jamais utilisé une marmite. «Malheureusement», il a épousé une femme qui ne sait pas cuisiner donc, vu qu’il aime la bonne bouffe, il a été obligé d’apprendre et aujourd’hui c’est un chef (thiebou djeun, thiebou yaap, nems … tout ce qu’il fait un régal) ! Donc l’histoire de tenir un homme par le ventre, it’s bullsh*t ! Je ne sais pas encore où je vais avec l’homme que je fréquente actu, mais je sais une chose : j’ai mis les points sur les i dès le depart et il dit aujourd’hui qu’il voudrait apprendre à faire la cuisine avec moi … Certains crieront que je suis comme ça car je suis «occidentalisée», but NO …

J’ai grandi dans une famille où ma mère faisait rarement à manger (car il y avait, dans le pire des cas où la bonne n’était pas la, mes tantes). Elle préférait jardiner ou ranger (elle est une maniaque du rangement). Mon père, quant à lui, aimait aller chercher du poisson frais et faisait du laak djeun wala pepe soup. Et tout le monde se régalait. On preferait meme manger ça qu’un thiebou djeun !! »

FS, célibataire, dit : « Tout d’abord je me présente : j’ai 28 ans, je vis en France depuis 2007 et je suis célibataire. Quand j’étais plus jeune et que j’habitais au Sénégal, j’avais l’habitude de cuisiner durant les week – ends. Je n’ai jamais été un As et je n’aime pas passer des heures à cuisiner. D’ailleurs mes frères n’étaient presque jamais ravis que je prépare le repas du jour mdr ! Lorsque je suis arrivée en France, je faisais la cuisine à la même fréquence, c’est – à – dire durant les week-ends (parfois 1 week end sur 2). C’était vraiment en fonction de mes envies. Le reste du temps, je me contentais des repas du restau U ou des fast – food, des restaurant sénégalais … Avec le temps, ça n’a pas changé. Aujourd’hui, je cuisine uniquement si l’envie se présente (maximum 3 fois par mois lol) et je ne prépare que des plats très simples et rapides (kaldou, fajitas, pâtes, crêpes, omelettes … ).

Durant les périodes où j’ai été en couple, l’idée de devoir faire la cuisine tous les jours pour garder mon copain ne m’est jamais passée par la tête. Je ne suis pas sa mère, ni sa servante, ni son esclave. Je pars du principe que quand je rencontre un homme, il se rendra compte très rapidement que je n’aime pas cuisiner et qu’en règle générale, personne ne peut me forcer à faire quelque chose. Il aura deux choix : m’accepter comme je suis (nulle en cuisine) et reconnaître mes autres talents, ou partir, aller voir ailleurs sa bonne cuisinière !!!

Le nombre de fois où on m’a dit « Je ne te vois pas vivre avec un sénégalais, car les sénégalais tiennent vraiment à ce que leur femme sache cuisiner et qu’elle le fasse tous les jours « , Sougniou ma thii diokhone xaliss kone nékeu na millionnaire. Le plus souvent je n’ai absolument pas envie de répondre et ma réponse risque de déplaire lol. Si je veux rester correcte je réponds simplement : eh ben soit, heureusement qu’il n’ y’a pas que des sénégalais sur cette terre !

Heureusement qu’il y a des hommes qui aiment cuisiner, pour eux, leur entourage et leur chère épouse.  J’espère tomber sur un comme ça, par ce que moi aussi j’aime être servie. Bah oui il n’y a pas que les hommes qui aiment ce service. Je ne sais pas cuisiner et je n’en suis pas moins une femme. De plus si je le veux et lorsque je l’aurai décidé je pourrais tout simplement apprendre. Combien de femmes n’ont jamais su cuisiner avant d’être mariées? Des milliers, j’en suis sûre ! »

CGG qui est mariée, a cet avis : « Alors pour moi la question ne pose pas : quand  on aime cuisiner , le faire pour soi ou pour son mari est une chose tout à fait normale.

Étant une femme mariée et vivant à l’étrange, de surcroît sans cuisinière pour le faire à ma place, sans traiteurs à ma disposition  et ne pouvant pas me permettre de manger dehors tous les soirs, entrer dans ma cuisine , me concocter un bon petit plat pour moi et pour mon mari, le partager à table ou autour d’un bol, reste pour moi un moment privilégié. Il ne s’agit ni d’une contrainte ni d’une corvée, c’est un plaisir que je m’accorde et savoir ma cuisine appréciée m’est tout aussi agréable. Par contre, je reste persuadée qu’il ne s’agit pas là d’un critère pour se marier et encore moins la clé pour la réussite d’un mariage. »

MM, qui a une fois été mariée, m’a confié ceci : « MM 33 ans divorcée (pas parce que je ne cuisinais pas lol) ^^ J’ai eu la chance de tomber sur un ces hommes qui adoraient cuisiner pour sa femme et pour qui la place de la femme n’était pas qu’à la cuisine.

Pourtant quand je me suis mariée, l’un des premiers conseils reçus de mes tatas était d’être un cordon bleu pour Monsieur, qu’il ne devait en aucun cas mourir de faim (mouais comment avait – il fait toutes ces années hein? ),. du coup  je me tuais à la tâche pour être cette femme parfaite qui devait maitriser à la perfection tous les plats de maman ( et belle – maman).

Mais comme on dit  » ndong sama bakén » ba ma yemé ci dieukeur bou am khel lol ^^  Il savait que je ne pouvais pas toujours être aux fourneaux parce que je travaillais tout comme lui ; il avait des horaires flexibles qui lui permettaient de finir plus tôt que et il prenait du plaisir à cuisiner pour nous. Donc niveau cuisine j’étais sauvée ; je ne risquais pas de le perdre parce que je le tenais pas tout le temps par le ventre.

Sinon plus globalement concernant la séduction, toute sénégalaise,  jeune ou vieille, instruite ou analphabète a  ses astuces de séduction. Si certaines les trouvent ringardes, d’autres en ont fait des outils incontournables. Pour ma part bethio, bine-bine, némali et compagnie n’étaient pas forcément nécessaires, le plus important était de rester désirable sans pour autant user de milles et un artifices.

Pour retenir un homme , il n’y a pas que le sexe et la nourriture, c’est un travail quotidien, il suffit tout simplement d’être dans une optique de vouloir améliorer votre relation, chercher à innover, découvrir des choses nouvelles et ensemble. »

Pour clôre cette partie sur les avis, j’ai enfin recueilli celui de ML, en couple : « ML, célibataire, peu de talents culinaires. Je sais cuisiner ce que j’aime et quand je m’essaie à de nouveaux plats, il y a des chances que je me rate ou que je m’en sorte pas trop mal. Comme tout le monde non ? Si je comprends bien la question, une femme doit – elle absolument savoir cuisiner, si elle veut être wifey meterial ?  Well…

Je vais contourner la question. Je crois que tous, hommes et femmes devrions être capables de cuisiner un minimum, histoire d’être parés en cas de wouyayoye. Après selon mon expérience, j’ai été en couple avec un cordon bleu qui m’envoyait souvent des recettes et pour me faire plaisir cuisinait magnifiquement. Derrière j’ai appris qu’il s’est plaint de se sentir obligé, pauvre chou de devoir cuisiner vu mes piètres talents.

Sinon je ne prends pas ça comme un handicap, de ne pas savoir tout faire de l’entrée au dessert, de la cuisine locale à celle européenne asiatique etc… et je pense (j’espère foooort) que je trouverai un jour un homme qui ne cherche pas pour épouse une maman + bonne + bonus bas ventre. Il y a beaucoup de pression sociale sur ce qu’on pense qu’une femme devrait être et je crois qu’il nous revient de ne pas accepter de rentrer dans un quelconque moule et d’être juste nous – mêmes, flaws and all.

Je dois préciser que je trouve absolument sexy de savoir cuisiner. Pour un homme comme pour une femme. Savoir cette chimie, trouver ce qui relèvera ou révèlera le goût je trouve la cuisine très sensuelle et un mec qui cuisine bien, oui ça me fait quelque chose. Messieurs, refusez d’être le macho paresseux qui attend tout de le femme, essayez, ratez – vous, ou si vous vous y prenez mieux qu’elle apprenez lui, cuisinez ensemble, la vie est courte, vivons ! »

Well, me voilà servie !

Moi qui partais juste pour un article de quelques lignes, j’en ai eu pour mon argent comme on dit … Affaire de femme c’est toujours compliqué. Mais je suis éblouie et contente d’avoir pu recueillir les avis de ces six magnifiques femmes qui chacune avec un parcours (de vie) différent, a bien voulu m’en livrer un peu … Mariée, en couple, divorcée, célibataire, je vois bien que les avis divergent et varient. Dans nos sociétés africaines, et particulièrement sénégalaise, l’on n’a de cesse de seriner aux femmes toute leur vie durant qu’un homme on le tient « par le ventre et le bas ventre … » Combien de femmes réputées être des cordons bleu se sont vues larguées du jour au lendemain par une petite jeunette ne sachant pas distinguer un four à micro ondes d’un balai. J’extrapole un peu en disant cela, mais c’est juste pour m’appesantir sur le fait que certaines femmes placent la cuisine en plein cœur de leur arsenal de séduction, mais je pense que ce n’est pas une fin en soi. Entendons – nous bien, je respecte mes moroom mariées qui sont de véritables chefs dans la cuisine, mais there’s more than that pour construire et faire durer un mariage !

Je me moque souvent de moi – même en me définissant comme un cordon bleu « turquoise », pour mettre des mots sur ma nullité culinaire. J’ai toujours préféré les livres à la cuisine, et jusqu’ici je n’ai jamais eu à le regretter … Je crois qu’il faut faire sortir la femme de ce paradigme affaiblissant qui la cantonne à son rôle de cuisinière. Et comme dit plus haut par une de mes six interviewées, il faut cultiver la complémentarité …

Et vous, qu’en pensez – vous ?

Bonne lecture,

NFK

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Publié dans Bouquinage

La plaie – Malick Fall

J’avais déjà écrit une note de lecture sur La plaie, superbe roman de Malick Fall. Vous pourrez la (re) consulter à travers ce lien https://cequejaidanslatete.wordpress.com/2015/08/05/lu-la-plaie-malick-fall/, mais quand Pape Samba Kane (auteur de Sabaru Jinne https://cequejaidanslatete.wordpress.com/2016/12/20/lu-et-approuve-sabaru-jinne-les-tam-tams-du-diable-de-pape-samba-kane/), me propose la sienne, je ne peux qu’accepter et la partager avec vous.

Je vous laisse l’apprécier !

« LA PLAIE » de Malick Fall : Du piment dans les fondements de la littérature sénégalaise

la_plaieCe roman singulier est écrit alors que nombre de nos écrivains renommés d’aujourd’hui, critiques accrédités et éditeurs installés sont encore sur les bancs d’écoles primaires et de collèges, et alors que, nouvellement indépendant, mais encore sous influence d’un colon qui ne néglige rien pour perpétuer son œuvre de domination polymorphe, notre pays balbutie une littérature, disciplinée ou révoltée, tout frappée de ces tares rédhibitoires qu’aussi bien l’asservissement que la révolte peuvent insidieusement insuffler dans la création. Pour la pervertir, l’affaiblir, l’affadir. Or, voici que Malick Fall -et à ma connaissance, il fut le seul au Sénégal, en cette période-, s’affranchissant des ces deux carcans, nous offrait de la littérature brute, créative et poétique, imaginative ! Purement et simplement.

Mais n’allons pas croire avoir à faire avec une création désincarnée, coupée de ses réalités diverses, indifférente à son environnement. Nous reviendrons sur ces aspects-là de ce roman, « La Plaie », car il nous paraît urgent de dire ceci – maintenant, parce que c’est ce qui nous a lié à ce livre dès que nous l’avions ouvert – : Que ce texte est bien écrit !!! Et avec poésie, humour, sensibilité, distance… En voici un exemple, ci-dessous.

« Elle déménageait, toute la maisonnée. L’homme portait la chambre à coucher : un grabat. La femme portait la salle à manger et la batterie de cuisine : une écuelle, une marmite, une calebasse et un pot à eau. L’enfant portait le salon : un banc. Ils s’en allaient dans le vent, ni gais, ni tristes, l’un derrière l’autre. L’homme était grave, la femme résignée, l’enfant écarquillait des yeux aux dimensions du ciel. Et la petite troupe glissait sur le sentier, comme sur une pente fatale. » (P. 198). Ces cinq lignes prouvent que la littérature est universelle ; elles pourraient figurer dans les «Petits poèmes en prose » de Baudelaire sans se faire remarquer, sinon que par leur qualitative concision.

On pourrait multiplier les exemples de haute littérature avec des mots simples qui foisonnent en ce roman ressuscité, et dont on souhaite que, comme le héros de Malick Fall, ce Magamou porteur de cette plaie qui est devenue finalement son identité, il nargue la mort et l’oubli, tourmente les bienpensants de tous les temps. Car il y a de quoi porter bien des espérances sur ce roman qui, me suis-je laissé dire, était apparu, il y a un demi siècle, dans le ciel de la création africaine comme une comète lumineuse, si éblouissante et inattendue que la critique dominante d’alors choisit la facilité devant l’exceptionnelle interpellation. En l’ignorant… ou presque !

La préface de la présente édition, sous la plume du Pr. Alioune B. Diané, jette un brillant éclairage sur les raisons d’une attitude dictée moins par la peur de la subversion politique, dont cette œuvre, certes, est grosse, que par la panique devant les « pratiques littéraires d’une nouveauté radicale » que Malick Fall agita comme les étendards d’une révolution esthétique inattendue en un temps où règne le ‘’Roman social’’ réaliste, ou politique, militant de préférence, à tonalité presque toujours rhétoricienne. L’auteur de La Plaie, lui, respire « une inspiration subversive »…, écrit Diané, « qui occulte le réel, déclare la toute puissance de l’imagination et choisit ostensiblement la fiction comme modèle de communication ».

Magamou, son héro (anti-héro par excellence) que l’on découvre dès l’entame du roman, au détour d’une conversation à multiple voix d’une foule indignée par son arrestation (c’est un rebelle), son évacuation (c’est une sorte de déchet humain), son sauvetage (c’est un grand malade), est embarqué par les ambulanciers d’une administration coloniale représentée par un Blanc –que nous découvrirons un peu plus tard dans le roman : le docteur Bernardy, soulard grossier, toujours flanqué de son interprète équivoque, Cheikh Sarr. De chacun des deux, Malick Fall dressera le portrait inénarrable.

Et ce Magamou qu’on vient arracher à son marché, peut-être est-ce tout simplement un enlèvement ?
« -C’est cela ?
-Quoi ?
-Cela la justice ?
-La justice ? Ne m’en parle pas ami. »
-Tu as vu comment cela s’est passé ?
-Non.
-Tant mieux pour toi. Tu te serais révolté.

Ce sont là les sept premières lignes du roman de Malick Fall, d’un premier chapitre (sur vingt-trois) qui conte l’évacuation de Magamou du marché (son domaine) et sa séparation d’avec ses compagnons choisis, sa ménagerie : ses chiens et chiots, son chat et son charognard pelé, préférés aux hommes, si…, si… Elles sont innombrables, les tares que traînent les humains. La première qu’essuie Magamou est cette répugnance, parfois ostensible et sans pudeur, que la puanteur de sa plaie inspire. Mais… Que faire d’un solide gaillard rebelle, pour sûr ; déchet, on l’en indexe ; et grand malade qui refuse de soigner sa plaie ; alors que l’on n’a rien contre lui ? Il faut l’enfermer. Mais en quelle prison et pourquoi ? Chez les fous donc, l’asile. Il est si facile de contourner la justice ! « La justice ? Ne m’en parle pas ami», avait dit la foule, désabusée. Et tout le roman charrie ce doute sur la justice institutionnelle, celle des hommes ; comme sur l’autre !, ce désabusement et cette révolte contenue…

Mais Magamou, flanqué d’une plaie purulente, ulcéreuse et puante est un fils « du clan des Seck, du village de Gaya, en Oualo » fier et orgueilleux. Adolescent qui n’a pas su résister à l’appel du clinquant des villes de Ndar, de Ndakarou, ou de Thiès Diankhène vus du village, malgré les mises en garde de Yaye Aïda : – «Mais mère, toutes ces cantines bourrées de vêtements ; toutes ces corbeilles débordant de victuailles inconnues ; ces lits métalliques, ces tables. Mais non, mère, j’irai à la ville. ». Et puis cet autre argument : Soukeyna. Comment avec les maigres récoltes de la famille, pourra-t-il, jamais, avoir sa main ? « [Mère] Vois-tu, les tam-tams au clair de lune ont perdu de leur magie ». Les tirailleurs en permission, les plantons, « les charretiers revenus humer, un moment, l’air du pays » sont devenus l’attraction… Même les jeunes filles qui partent en ville ne reviennent plus, vraiment…

L’exode rural, ses causes, et tous ses drames survolés avec poésie, Malick Fall ne lâchera plus son lecteur.

Magamou arrivera à Ndar éclopé, déjà, par une sorte de fatalité d’une banalité désespérante : un accident de camion, une blessure à la cheville, des soins immédiats rudimentaires, une plaie mal ou pas soignée du tout dans une ville inconnue, Saint-Louis, où il arrive boitillant. Le voila flanqué, injustice du sort (l’autre Justice), d’un ulcère dont la puanteur éloigne les autres hommes. Son rêve est brisé. Il s’installe dans une échancrure du marché. Et la marginalité s’y invite, que Magamou porte comme s’il l’avait choisie : le verbe haut, le mépris des convenances affiché, le choix de rêver les plaisirs de la vie, pour se les approprier, en bandoulière. Pour n’avoir besoin de rien (ou presque) ni de personne, surtout. Il est du clan des Seck ! Il mange comme un animal et avec ses animaux, parfois dans les poubelles, affiche sa grande gueule, taquine certaines fois les femmes dont il n’est pas indifférent aux charmes. Il n’est pas méchant, Magamou. Il finit par devenir une figure familière que l’on querelle des fois, mais que l’on aime bien, finalement, dans ce marché, son domaine.

Il n’est pas méchant, jusqu’au jour où les ambulanciers débarquent et l’embarquent pour l’enfermer chez les fous, sans ses chiens et chats, où on lui fait subir toute sorte de torture, où on l’affame et où il sonne la révolte. Et s’évade. « Deglu leen jamm la ! » – l’auteur, lui, écrit finement : « Ecoutez, c’est la paix ! »- crie alors le griot, crieur public, son tam-tam en bandoulière, dans les rues de Ndar-Toute, Sindonné, etc., « Un fou dangereux s’est évadé ! ». C’est l’émoi, mais un peu artificiel, comme cette ville, comme ce docteur et bien d’autres personnages ; tels cette Madame Renaud, autochtone mariée au cordonnier Blanc, qui renie jusqu’à sa mère, présentée comme la domestique, et ce Daouda infatué qui pousse la bêtise jusqu’à se vanter de n’avoir jamais porté de boubou « ou couché avec une Négresse » ; le tout sous le regard méprisant, mais surtout affligé, de ce Magamou que même la mort rejette, quoiqu’il l’ait sollicitée à maintes reprises –avec des tentatives de suicide dont les issues sont d’un cocasse absolu sous la plume de Malick Fall.
Une intrigue simple, prétexte pour l’auteur de nous offrir un somptueux banquet littéraire où les plats passent et repassent avec toujours une saveur nouvelle : « Donc, Magamou ne dormit pas longtemps. Comment l’aurait-il pu, assailli qu’il était par une escouade de poux qui lui piquait les fesses, le ventre, la poitrine et la nuque ? Et surtout aïe ! Surtout les lèvres de la plaie, sous le pansement de fortune ! » Toujours ce ricanement inattendue, parce que porté sur la souffrance, les injustices, le Mal ; mais le rire de Malick Fall n’est jamais une grimace incommodé, une moue méprisante.

L’ironie du narrateur, féroce, sans jamais être méchante, est à multiple détentes, qu’elle soit dirigée contre Magamou ou la société sénégalaise colonisée, ou encore Bernardy flanqué de son interprète godillot, pourtant résistant anticolonial burlesque à ses heures, quand, pour emmerder le Blanc, il fait exprès de falsifier la traduction des débats, de susciter querelles et nombreuses controverses entre le Docteur et Magamou. Et l’auteur, malicieux, nous dit que c’était pratique courante chez les interprètes, guides, domestiques et plantons, pour tromper les colons : une forme de résistance. Malick Fall écrit, donc, à la page 79 : « Cheikh, toutefois, n’éprouvait aucun remord à induire son chef en erreur. A sa manière, c’était une façon de gêner l’action du Blanc. Il faisait partie de ces nombreux Sénégalais qui n’affrontent pas les étrangers, mais qui minaient, sans avoir l’air d’y toucher l’influence blanche sur la masse noire. »

L’auteur passe ainsi en revue quelques-uns des tours que ces personnels autochtones jouaient au Blanc. Et sous ce registre, où même certains petits fonctionnaires s’illustraient en exploitant les erreurs du patron Blanc, jusqu’à filer des informations au Parti, le personnel de maison n’était pas en reste. Morceau choisi : « … Domestiques, ils oubliaient volontiers un fer à repasser sur la robe de Madame ou la chemisette de Monsieur, égaraient la menue monnaie par compensation ; pinçaient les fesses de bébé, buvaient le lait à la place du petit et s’étonnaient gravement que Popaul ou Jeannot pleurât. »

Ce roman est écrit avec une telle décontraction qu’on pourrait croire que son auteur fait sienne cette démarche des précurseurs du surréalisme, déjà, au 19ème siècle –et parmi lesquels on compte Baudelaire- voulant que la poésie, dont s’est résolument armé son auteur pour l’écrire, n’ait pour but qu’elle-même, n’existe donc que pour elle-même ! Et qu’en écrivant son roman, Malick Fall, qui a choisi la forme poétique la plus difficile, la satire, n’ait voulu rien démontrer, ni fournir un enseignement quelconque, il a juste voulu descendre en lui-même, pour faire remonter « ses souvenirs d’enthousiasme », nous dirions pour notre part, ses souvenirs de révolte – car il ne faut pas croire que le roman de Malick Fall ne nous invite pas à nous élever… en particulier au dessus des rentes triviales.
Révolte, donc, et surtout, contre ces Noirs qui, comme Daouda, singent le Blanc, insultent nos us et coutumes et tout ce qui est nous… « Magamou le savait : c’était dans ce lot de privilégiés honnis que se recrutait les plus assommants pourfendeurs des coutumes africaines. Il détestait ces otages dressés à vilipender l’Afrique ». Et pourquoi donc ces otages s’auto-flagellaient-ils ? « Pour une coupe de champagne à un cocktail ou un bout de chaise à un dîner », persifle Malick Fall.

Tout le roman est ainsi écrit, avec une plume qui sourit, un sourire en coin le plus souvent ; mais qui, quelque fois, éclate d’un grand rire. Et c’est souvent quand elle rapporte les propos soliloqués de Magamou, occasions, le plus souvent, d’un discours subversif de haute facture, notamment rapporté à la période où se situe ce roman, même à celle où il a été publié pour la premières fois, ces premières années d’indépendance, prolongation, encore, d’une domination coloniale rétive à laisser la place. Certains nommaient cela, le couteau entre les dents, « impérialisme », « néocolonialisme », et chargeaient leurs « suppôts ». Ces mot-là, peu détendus, ne se trouvent point dans « La plaie », mais quel qu’en fût le contenu, leurs représentants sur place (comme leurs maîtres) devaient certainement moins goûter les audaces railleuses de Malick Fall que les éructations crispés des révolutionnaires énervés.

Surtout quand l’auteur met les propos suivants dans la bouche de son héros, Magamou : « Qu’ils soient des étrangers, les profanes qui se moquent de nos personnages mythiques, des situations apparemment bizarres où se meuvent des êtres de songe, il n’y a là rien de spécialement choquant. Mais que des Noirs nés à l’ombre des cases, des messieurs qu’on vit, enfançons, traîner le derrière dans la poussière des concessions, en viennent à déclarer que nos hommes du culte sont des idiots, nos devins, des fumistes et notre médecine, de la sorcellerie, voilà assurément de quoi me révolter. Mais, au fond, qu’importe au maître du champ, les bouderies du singe».

Et l’auteur, narrateur très en phase avec son personnage, d’y aller aussitôt après de son propre commentaire, qui n’a rien à envier aux envolées polémiques du géant marginal : « Et Magamou de porter l’objet de ses réflexions vers la plage de Ndar. Cette plage était interdite aux Noirs : hommes habillés à l’indigène, femmes nu-pieds, garçonnets sans caleçon de bain. Un agent de police vous ôtait de là comme une ménagère ôte du lait une mouche incongrue. Or des nègres, revenus d’Europe et flanqués de diablotines cueillies à Saint-Martin s’infiltraient souvent entre les baigneurs, ombres exceptionnelles parmi des visages pâles et des crinières léonines.»

Assurément, comme le poète, on pourrait dire de cet auteur que « C’est un satirique, un moqueur ». Et que là où il repose, plus que certainement en paix, il rirait avec nous si nous lui prenions une de ses expressions, empruntées à la langue wolof et transposées avec bonheur dans la langue française, dont il a exquisément parsemé son roman ; pour dire qu’avec La Plaie Malick Fall a pimenté les fondements de la littérature sénégalaise.
Résultat ? Quelques sursauts, entre « expérience narrative », « audaces » et « pratiques séduisantes » chez moins d’une demi-douzaine de romanciers sénégalais, identifiés par Diané dans sa préface comme ayant exploré les horizons ouverts par Malick Fall avec ce roman. En un demi-siècle ? Ça ne révèle pas une foisonnante curiosité chez les littérateurs sénégalais !

Quand on sait qu’en ce temps-là, 1967, déjà, quelqu’un écrivait comme ça de la satire révoltée, qu’il narrait avec autant de verve, de poésie, et de vocabulaire l’exode rural, la condition humaine, qu’avec autant de finesse, il disséquait la politique, et qu’il invitait le génie de la langue wolof dans le français, en une greffe si réussie : « Mais, au fond, qu’importe au maître du champ, les bouderies du singe » (pour dire : merum golo saful borom tool), l’on ne peut taire son étonnement de voir la littérature de notre pays rester encore sur des schémas de narration trop conventionnels, et surtout hésiter à franchir les passerelles savantes posées par l’auteur de La Plaie entre sa langue maternelle et la langue de Molière.

Pape Samba Kane
Journaliste
La Plaie (Les Editions Jimsaan, 234 pages)