J’avais déjà écrit une note de lecture sur La plaie, superbe roman de Malick Fall. Vous pourrez la (re) consulter à travers ce lien https://cequejaidanslatete.wordpress.com/2015/08/05/lu-la-plaie-malick-fall/, mais quand Pape Samba Kane (auteur de Sabaru Jinne https://cequejaidanslatete.wordpress.com/2016/12/20/lu-et-approuve-sabaru-jinne-les-tam-tams-du-diable-de-pape-samba-kane/), me propose la sienne, je ne peux qu’accepter et la partager avec vous.

Je vous laisse l’apprécier !

« LA PLAIE » de Malick Fall : Du piment dans les fondements de la littérature sénégalaise

la_plaieCe roman singulier est écrit alors que nombre de nos écrivains renommés d’aujourd’hui, critiques accrédités et éditeurs installés sont encore sur les bancs d’écoles primaires et de collèges, et alors que, nouvellement indépendant, mais encore sous influence d’un colon qui ne néglige rien pour perpétuer son œuvre de domination polymorphe, notre pays balbutie une littérature, disciplinée ou révoltée, tout frappée de ces tares rédhibitoires qu’aussi bien l’asservissement que la révolte peuvent insidieusement insuffler dans la création. Pour la pervertir, l’affaiblir, l’affadir. Or, voici que Malick Fall -et à ma connaissance, il fut le seul au Sénégal, en cette période-, s’affranchissant des ces deux carcans, nous offrait de la littérature brute, créative et poétique, imaginative ! Purement et simplement.

Mais n’allons pas croire avoir à faire avec une création désincarnée, coupée de ses réalités diverses, indifférente à son environnement. Nous reviendrons sur ces aspects-là de ce roman, « La Plaie », car il nous paraît urgent de dire ceci – maintenant, parce que c’est ce qui nous a lié à ce livre dès que nous l’avions ouvert – : Que ce texte est bien écrit !!! Et avec poésie, humour, sensibilité, distance… En voici un exemple, ci-dessous.

« Elle déménageait, toute la maisonnée. L’homme portait la chambre à coucher : un grabat. La femme portait la salle à manger et la batterie de cuisine : une écuelle, une marmite, une calebasse et un pot à eau. L’enfant portait le salon : un banc. Ils s’en allaient dans le vent, ni gais, ni tristes, l’un derrière l’autre. L’homme était grave, la femme résignée, l’enfant écarquillait des yeux aux dimensions du ciel. Et la petite troupe glissait sur le sentier, comme sur une pente fatale. » (P. 198). Ces cinq lignes prouvent que la littérature est universelle ; elles pourraient figurer dans les «Petits poèmes en prose » de Baudelaire sans se faire remarquer, sinon que par leur qualitative concision.

On pourrait multiplier les exemples de haute littérature avec des mots simples qui foisonnent en ce roman ressuscité, et dont on souhaite que, comme le héros de Malick Fall, ce Magamou porteur de cette plaie qui est devenue finalement son identité, il nargue la mort et l’oubli, tourmente les bienpensants de tous les temps. Car il y a de quoi porter bien des espérances sur ce roman qui, me suis-je laissé dire, était apparu, il y a un demi siècle, dans le ciel de la création africaine comme une comète lumineuse, si éblouissante et inattendue que la critique dominante d’alors choisit la facilité devant l’exceptionnelle interpellation. En l’ignorant… ou presque !

La préface de la présente édition, sous la plume du Pr. Alioune B. Diané, jette un brillant éclairage sur les raisons d’une attitude dictée moins par la peur de la subversion politique, dont cette œuvre, certes, est grosse, que par la panique devant les « pratiques littéraires d’une nouveauté radicale » que Malick Fall agita comme les étendards d’une révolution esthétique inattendue en un temps où règne le ‘’Roman social’’ réaliste, ou politique, militant de préférence, à tonalité presque toujours rhétoricienne. L’auteur de La Plaie, lui, respire « une inspiration subversive »…, écrit Diané, « qui occulte le réel, déclare la toute puissance de l’imagination et choisit ostensiblement la fiction comme modèle de communication ».

Magamou, son héro (anti-héro par excellence) que l’on découvre dès l’entame du roman, au détour d’une conversation à multiple voix d’une foule indignée par son arrestation (c’est un rebelle), son évacuation (c’est une sorte de déchet humain), son sauvetage (c’est un grand malade), est embarqué par les ambulanciers d’une administration coloniale représentée par un Blanc –que nous découvrirons un peu plus tard dans le roman : le docteur Bernardy, soulard grossier, toujours flanqué de son interprète équivoque, Cheikh Sarr. De chacun des deux, Malick Fall dressera le portrait inénarrable.

Et ce Magamou qu’on vient arracher à son marché, peut-être est-ce tout simplement un enlèvement ?
« -C’est cela ?
-Quoi ?
-Cela la justice ?
-La justice ? Ne m’en parle pas ami. »
-Tu as vu comment cela s’est passé ?
-Non.
-Tant mieux pour toi. Tu te serais révolté.

Ce sont là les sept premières lignes du roman de Malick Fall, d’un premier chapitre (sur vingt-trois) qui conte l’évacuation de Magamou du marché (son domaine) et sa séparation d’avec ses compagnons choisis, sa ménagerie : ses chiens et chiots, son chat et son charognard pelé, préférés aux hommes, si…, si… Elles sont innombrables, les tares que traînent les humains. La première qu’essuie Magamou est cette répugnance, parfois ostensible et sans pudeur, que la puanteur de sa plaie inspire. Mais… Que faire d’un solide gaillard rebelle, pour sûr ; déchet, on l’en indexe ; et grand malade qui refuse de soigner sa plaie ; alors que l’on n’a rien contre lui ? Il faut l’enfermer. Mais en quelle prison et pourquoi ? Chez les fous donc, l’asile. Il est si facile de contourner la justice ! « La justice ? Ne m’en parle pas ami», avait dit la foule, désabusée. Et tout le roman charrie ce doute sur la justice institutionnelle, celle des hommes ; comme sur l’autre !, ce désabusement et cette révolte contenue…

Mais Magamou, flanqué d’une plaie purulente, ulcéreuse et puante est un fils « du clan des Seck, du village de Gaya, en Oualo » fier et orgueilleux. Adolescent qui n’a pas su résister à l’appel du clinquant des villes de Ndar, de Ndakarou, ou de Thiès Diankhène vus du village, malgré les mises en garde de Yaye Aïda : – «Mais mère, toutes ces cantines bourrées de vêtements ; toutes ces corbeilles débordant de victuailles inconnues ; ces lits métalliques, ces tables. Mais non, mère, j’irai à la ville. ». Et puis cet autre argument : Soukeyna. Comment avec les maigres récoltes de la famille, pourra-t-il, jamais, avoir sa main ? « [Mère] Vois-tu, les tam-tams au clair de lune ont perdu de leur magie ». Les tirailleurs en permission, les plantons, « les charretiers revenus humer, un moment, l’air du pays » sont devenus l’attraction… Même les jeunes filles qui partent en ville ne reviennent plus, vraiment…

L’exode rural, ses causes, et tous ses drames survolés avec poésie, Malick Fall ne lâchera plus son lecteur.

Magamou arrivera à Ndar éclopé, déjà, par une sorte de fatalité d’une banalité désespérante : un accident de camion, une blessure à la cheville, des soins immédiats rudimentaires, une plaie mal ou pas soignée du tout dans une ville inconnue, Saint-Louis, où il arrive boitillant. Le voila flanqué, injustice du sort (l’autre Justice), d’un ulcère dont la puanteur éloigne les autres hommes. Son rêve est brisé. Il s’installe dans une échancrure du marché. Et la marginalité s’y invite, que Magamou porte comme s’il l’avait choisie : le verbe haut, le mépris des convenances affiché, le choix de rêver les plaisirs de la vie, pour se les approprier, en bandoulière. Pour n’avoir besoin de rien (ou presque) ni de personne, surtout. Il est du clan des Seck ! Il mange comme un animal et avec ses animaux, parfois dans les poubelles, affiche sa grande gueule, taquine certaines fois les femmes dont il n’est pas indifférent aux charmes. Il n’est pas méchant, Magamou. Il finit par devenir une figure familière que l’on querelle des fois, mais que l’on aime bien, finalement, dans ce marché, son domaine.

Il n’est pas méchant, jusqu’au jour où les ambulanciers débarquent et l’embarquent pour l’enfermer chez les fous, sans ses chiens et chats, où on lui fait subir toute sorte de torture, où on l’affame et où il sonne la révolte. Et s’évade. « Deglu leen jamm la ! » – l’auteur, lui, écrit finement : « Ecoutez, c’est la paix ! »- crie alors le griot, crieur public, son tam-tam en bandoulière, dans les rues de Ndar-Toute, Sindonné, etc., « Un fou dangereux s’est évadé ! ». C’est l’émoi, mais un peu artificiel, comme cette ville, comme ce docteur et bien d’autres personnages ; tels cette Madame Renaud, autochtone mariée au cordonnier Blanc, qui renie jusqu’à sa mère, présentée comme la domestique, et ce Daouda infatué qui pousse la bêtise jusqu’à se vanter de n’avoir jamais porté de boubou « ou couché avec une Négresse » ; le tout sous le regard méprisant, mais surtout affligé, de ce Magamou que même la mort rejette, quoiqu’il l’ait sollicitée à maintes reprises –avec des tentatives de suicide dont les issues sont d’un cocasse absolu sous la plume de Malick Fall.
Une intrigue simple, prétexte pour l’auteur de nous offrir un somptueux banquet littéraire où les plats passent et repassent avec toujours une saveur nouvelle : « Donc, Magamou ne dormit pas longtemps. Comment l’aurait-il pu, assailli qu’il était par une escouade de poux qui lui piquait les fesses, le ventre, la poitrine et la nuque ? Et surtout aïe ! Surtout les lèvres de la plaie, sous le pansement de fortune ! » Toujours ce ricanement inattendue, parce que porté sur la souffrance, les injustices, le Mal ; mais le rire de Malick Fall n’est jamais une grimace incommodé, une moue méprisante.

L’ironie du narrateur, féroce, sans jamais être méchante, est à multiple détentes, qu’elle soit dirigée contre Magamou ou la société sénégalaise colonisée, ou encore Bernardy flanqué de son interprète godillot, pourtant résistant anticolonial burlesque à ses heures, quand, pour emmerder le Blanc, il fait exprès de falsifier la traduction des débats, de susciter querelles et nombreuses controverses entre le Docteur et Magamou. Et l’auteur, malicieux, nous dit que c’était pratique courante chez les interprètes, guides, domestiques et plantons, pour tromper les colons : une forme de résistance. Malick Fall écrit, donc, à la page 79 : « Cheikh, toutefois, n’éprouvait aucun remord à induire son chef en erreur. A sa manière, c’était une façon de gêner l’action du Blanc. Il faisait partie de ces nombreux Sénégalais qui n’affrontent pas les étrangers, mais qui minaient, sans avoir l’air d’y toucher l’influence blanche sur la masse noire. »

L’auteur passe ainsi en revue quelques-uns des tours que ces personnels autochtones jouaient au Blanc. Et sous ce registre, où même certains petits fonctionnaires s’illustraient en exploitant les erreurs du patron Blanc, jusqu’à filer des informations au Parti, le personnel de maison n’était pas en reste. Morceau choisi : « … Domestiques, ils oubliaient volontiers un fer à repasser sur la robe de Madame ou la chemisette de Monsieur, égaraient la menue monnaie par compensation ; pinçaient les fesses de bébé, buvaient le lait à la place du petit et s’étonnaient gravement que Popaul ou Jeannot pleurât. »

Ce roman est écrit avec une telle décontraction qu’on pourrait croire que son auteur fait sienne cette démarche des précurseurs du surréalisme, déjà, au 19ème siècle –et parmi lesquels on compte Baudelaire- voulant que la poésie, dont s’est résolument armé son auteur pour l’écrire, n’ait pour but qu’elle-même, n’existe donc que pour elle-même ! Et qu’en écrivant son roman, Malick Fall, qui a choisi la forme poétique la plus difficile, la satire, n’ait voulu rien démontrer, ni fournir un enseignement quelconque, il a juste voulu descendre en lui-même, pour faire remonter « ses souvenirs d’enthousiasme », nous dirions pour notre part, ses souvenirs de révolte – car il ne faut pas croire que le roman de Malick Fall ne nous invite pas à nous élever… en particulier au dessus des rentes triviales.
Révolte, donc, et surtout, contre ces Noirs qui, comme Daouda, singent le Blanc, insultent nos us et coutumes et tout ce qui est nous… « Magamou le savait : c’était dans ce lot de privilégiés honnis que se recrutait les plus assommants pourfendeurs des coutumes africaines. Il détestait ces otages dressés à vilipender l’Afrique ». Et pourquoi donc ces otages s’auto-flagellaient-ils ? « Pour une coupe de champagne à un cocktail ou un bout de chaise à un dîner », persifle Malick Fall.

Tout le roman est ainsi écrit, avec une plume qui sourit, un sourire en coin le plus souvent ; mais qui, quelque fois, éclate d’un grand rire. Et c’est souvent quand elle rapporte les propos soliloqués de Magamou, occasions, le plus souvent, d’un discours subversif de haute facture, notamment rapporté à la période où se situe ce roman, même à celle où il a été publié pour la premières fois, ces premières années d’indépendance, prolongation, encore, d’une domination coloniale rétive à laisser la place. Certains nommaient cela, le couteau entre les dents, « impérialisme », « néocolonialisme », et chargeaient leurs « suppôts ». Ces mot-là, peu détendus, ne se trouvent point dans « La plaie », mais quel qu’en fût le contenu, leurs représentants sur place (comme leurs maîtres) devaient certainement moins goûter les audaces railleuses de Malick Fall que les éructations crispés des révolutionnaires énervés.

Surtout quand l’auteur met les propos suivants dans la bouche de son héros, Magamou : « Qu’ils soient des étrangers, les profanes qui se moquent de nos personnages mythiques, des situations apparemment bizarres où se meuvent des êtres de songe, il n’y a là rien de spécialement choquant. Mais que des Noirs nés à l’ombre des cases, des messieurs qu’on vit, enfançons, traîner le derrière dans la poussière des concessions, en viennent à déclarer que nos hommes du culte sont des idiots, nos devins, des fumistes et notre médecine, de la sorcellerie, voilà assurément de quoi me révolter. Mais, au fond, qu’importe au maître du champ, les bouderies du singe».

Et l’auteur, narrateur très en phase avec son personnage, d’y aller aussitôt après de son propre commentaire, qui n’a rien à envier aux envolées polémiques du géant marginal : « Et Magamou de porter l’objet de ses réflexions vers la plage de Ndar. Cette plage était interdite aux Noirs : hommes habillés à l’indigène, femmes nu-pieds, garçonnets sans caleçon de bain. Un agent de police vous ôtait de là comme une ménagère ôte du lait une mouche incongrue. Or des nègres, revenus d’Europe et flanqués de diablotines cueillies à Saint-Martin s’infiltraient souvent entre les baigneurs, ombres exceptionnelles parmi des visages pâles et des crinières léonines.»

Assurément, comme le poète, on pourrait dire de cet auteur que « C’est un satirique, un moqueur ». Et que là où il repose, plus que certainement en paix, il rirait avec nous si nous lui prenions une de ses expressions, empruntées à la langue wolof et transposées avec bonheur dans la langue française, dont il a exquisément parsemé son roman ; pour dire qu’avec La Plaie Malick Fall a pimenté les fondements de la littérature sénégalaise.
Résultat ? Quelques sursauts, entre « expérience narrative », « audaces » et « pratiques séduisantes » chez moins d’une demi-douzaine de romanciers sénégalais, identifiés par Diané dans sa préface comme ayant exploré les horizons ouverts par Malick Fall avec ce roman. En un demi-siècle ? Ça ne révèle pas une foisonnante curiosité chez les littérateurs sénégalais !

Quand on sait qu’en ce temps-là, 1967, déjà, quelqu’un écrivait comme ça de la satire révoltée, qu’il narrait avec autant de verve, de poésie, et de vocabulaire l’exode rural, la condition humaine, qu’avec autant de finesse, il disséquait la politique, et qu’il invitait le génie de la langue wolof dans le français, en une greffe si réussie : « Mais, au fond, qu’importe au maître du champ, les bouderies du singe » (pour dire : merum golo saful borom tool), l’on ne peut taire son étonnement de voir la littérature de notre pays rester encore sur des schémas de narration trop conventionnels, et surtout hésiter à franchir les passerelles savantes posées par l’auteur de La Plaie entre sa langue maternelle et la langue de Molière.

Pape Samba Kane
Journaliste
La Plaie (Les Editions Jimsaan, 234 pages)

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