Publié dans Bouquinage

Lu : Marianne porte plainte – Fatou Diome

FDIOME2Depuis que je l’ai terminé, il y a déjà plusieurs jours, je repousse l’écriture de ma review sur Marianne porte plainte.

Pourquoi? Pour deux raisons principalement. D’abord, parce que je n’avais pas les mots pour expliquer mon ressenti, ensuite parce que ce fut une lecture laborieuse, comme rarement cela m’est arrivé. A la manière d’un athlète qui court durant un marathon, et arrivé à la ligne finale, s’écroule et a de la peine à retrouver son souffle. Il m’a fallu donc reprendre mon souffle pour pouvoir écrire ce post.

Depuis la parution de son premier opus en 2003, Fatou Diome est devenue l’auteure ès (im) migration, car le Ventre de l’Atlantique est paru à un moment où l’immigration connaissait un grand boom. Les habitants des pays en développement affluaient en masse vers les pays d’Europe. Elle, jeune femme sénégalaise qui avait quitté son île de Niodior natale pour suivre son mari strasbourgeois, représentait alors une « bonne cliente ». Un divorce puis une thèse de lettres modernes plus tard, elle revient dans cet ouvrage mi – fiction, mi – réalité, avec un humour caustique, sur cette immersion en terre française.

Depuis, sa carrière n’a cessé de prendre de l’ampleur. Auteure de plusieurs ouvrages dont mes préférés sont Celles qui attendent, La préférence nationale et Impossible de grandir, Fatou Diome (nous) séduit à chaque nouvelle parution avec sa prose à nulle autre pareille et son sens de la formule si particulier.

Après l’avoir croisée à Livre Paris 2017 (https://cequejaidanslatete.wordpress.com/2017/04/09/pavillon-des-lettres-dafrique-livre-paris-2017/), et avoir assisté à une table ronde durant laquelle elle revenait sur le pourquoi du comment de l’écriture de cet ouvrage, je me le suis procuré. Je l’avoue, j’ai acheté le livre plus parce qu’il était écrit par elle que parce que je m’affilie à Marianne. Dans un monde de plus en plus cloisonné, où l’on nous étiquette en fonction de notre couleur/race/origine, les questions d’identité me rebutent un peu. Un séjour d’une décennie en France avec son lot de joies, de peines et de déconvenues a achevé de me faire prendre conscience de qui j’étais. Installée à Dakar maintenant avec de fréquents séjours en Hexagone, la question du racisme « anti – blanc » ne me parle guère … Je m’amusais à chaque fois des diatribes enflammées de mes congénères (que ce soit dans mon école post – prépa ou dans les différentes structures où j’ai exercé), qui pestaient contre ces toubabs qui leur en faisaient voir des vertes et des pas mûres, je leur répondais, stoïque : deukouleen fii …

Comprenons – nous bien : je respecte et comprends le choix de ceux qui choisissent de vivre et de faire carrière en France, mais à chacun (e) ses combats et l’étiquette de l’immigré (e) est si collante parfois que je comprends leur désarroi.

Marianne porte plainte ! Cette phrase revient à chaque fin de chapitre, brutale, sèche, telle un uppercut asséné en plein estomac au moment où l’on s’y attend le moins. Comme à chaque fois lorsque des élections présidentielles se profilent en France, les relents nationalistes (re) font surface et « casser » de l’immigré est la bonne vieille stratégie qui marche, surtout pour le (tristement) célèbre parti d’extrême droite, le Front National. Surnommée la Marine Marchande de Haine par Fatou Diome, Marine Le Pen en prend pour son grade tout le long des pages, de même que François Fillon, affublé du sobriquet de François Fions – Nous A Dieu. Marine Le Pen est la femme à abattre, car elle va à l’encontre des valeurs de tolérance et d’ouverture qui sont les sôcles de la nation française.

Fatou Diome, tout au long des 140 pages de Marianne porte plainte, solde des comptes : avec sa « sorcière » de belle – mère strasbourgeoise qui ne l’a jamais aimée, avec des membres de sa famille qui lui intimaient l’ordre de se taire, car en sa qualité d’enfant bâtarde, fruit illégitime des amours non officielles de ses parents, elle devait faire profil bas. Deux personnes cependant trouvent grâce à ses yeux, ses grands – parents qui lui ont tout appris.

Se définissant comme Niodioroise, Strasbourgeoise et Sénégalaise, Fatou Diome pense aussi à ceux qui sont en Afrique et dont le but ultime de l’existence est de venir en Europe, à la recherche d’une meilleure existence. Les gouvernements africains ont failli dans leurs politiques d’éducation, et cette bombe à retardement qu’est la jeunesse africaine se cherche …

FDIOME1« Or, le seul moyen de décourager l’immigration clandestine, c’est d’assainir les ressources locales, de consolider le système éducatif affaibli par le manque chronique de moyens. Quiconque prétend que l’Afrique n’a pas de retard de développement à rattraper n’exprime en fait que son propre complexe d’infériorité et, pire, se vautre dans le populisme (p.116 – 117). » Assurément, mon extrait préféré de Marianne porte plainte ! Tout est dit … Fatou Diome mise beaucoup sur l’éducation et n’hésite pas à marteler ses mots pour se faire entendre, en atteste cet autre passage : « Face à toute obscurité, je chercherai toujours l’issue de secours dans l’éducation, parce qu’elle seule libère l’individu de ses propres limites pour lui offrir le monde (p.123). »

Comme je l’ai dit à l’entame de l’article, la lecture de Marianne porte plainte a été une lecture laborieuse. Page après page, Fatou Diome, à la manière d’un rappeur délivrant des punchlines, assène des vérités et se dévoile (un peu trop?), revenant sur son parcours d’immigrée, qui faisait des ménages pour payer ses études après son divorce, faisant des allers – retours entre Niodior et Strasbourg en passant par Dakar, et c’est là où le bât blesse. Son talent d’écriture n’est plus à prouver, sa versatilité scripturale est remarquable, car sa plume s’adapte à tous les styles et nous surprend à chaque fois, mais j’ai eu comme l’impression que l’auteure cherche à tout prix à montrer qu’elle en a dans la tête, qu’elle est l’archétype de l’immigrée qui a réussi, qu’elle peut désormais se mesurer aux blancs, et cette érudition écrasante et parfois répétitive peut … ennuyer par moments. C’est le propre des essais, ils doivent fourmiller de références, mais si l’auteur (e) n’y prend garde, il peut fatiguer son lecteur.

Parlons – en de ces références ! Ériger le Général de Gaulle, Montesquieu, Léopold Sédar Senghor ou encore Voltaire en modèles de vertu et de tolérance, m’a fait tiquer. Tous ces quatre ont à un moment ou à un autre de leurs existences d’hommes politiques ou d’hommes de lettres eu à poser des actes exécrables et je pèse bien mes mots. Voltaire, éminent philosophe du Siècle des Lumières, ne disait – il pas dans Le traité de métaphysique (Kehl Editions, 1734) que « Les blancs sont supérieurs à ces Nègres, comme les Nègres le sont aux singes, et comme les singes le sont aux huîtres ». Donc, vouloir faire table rase de tout ceci et les ériger en modèles, je suis désolée, mais c’est non !

Elle le redit ici : « Il est grand temps d’assumer, de pacifier le passé, tout notre passé, de s’accorder un respect mutuel, sans quoi point de fraternité (p.58) ». Elle avait tenu peu ou prou les mêmes propos lors d’une émission de France 2, et ça m’avait fait tiquer une fois de plus. Pacifier les mémoires, faible table rase du passé, dans un contexte où les anciens combattants et tirailleurs sénégalais exigent encore réparation? J’en doute fortement !

J’ai eu à l’évoquer dans les premiers paragraphes de cet article, en disant que Fatou Diome est devenue une « bonne cliente » des médias, ce qui en soi, est superbe, car rien de meilleur pour un écrivain que d’être médiatisé et de recevoir l’attention qui sied à son travail d’écriture, mais quand le discours évolue pour se fondre dans le ciel bleu azur de la bien-pensance, il y a problème ! Je ne sais pas si c’est fait à dessein ou non, mais Fatou Diome devrait y prendre garde !

Ce qui n’enlève en rien son grand talent et sa plume extraordinaire ! Pour apporter une note finale à cette review sur Marianne porte plainte, je dirais que ce fut une lecture nécessaire, mais qui au final, n’a pas révolutionné ma manière de voir le monde, malgré quelques piques et phrases choc !

Bonne lecture,

NFK

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10 commentaires sur « Lu : Marianne porte plainte – Fatou Diome »

  1. La lecture de cette note de lecture ne m’a pas été laborieuse… Mais j » ai eu l’impression tout de même d’avoir un  » NFK porte plainte  » . ( rire)

    Merci du partage . Je sais à quoi m’en tenir…

    1. Hahahaaaa Nfk porte plainte !! J’adoooore ^^ Mais lis le livre pour qu’on puisse croiser nos avis 😉
      Merci d’être passé par là ^^

  2. NFK Bravo pour cette note de lecture édifiante, moi j’ai pas besoin de lire le livre pour retrouver mon ressenti général sur le personnage, depuis de longues années que je la lis et suis, ce que tu résumes bien ici : « …mais quand le discours évolue pour se fondre dans le ciel bleu azur de la bien pensance, il y a problème ! ». Voilà, j’attendrais son prochain roman hein lol

    1. Merci pour ton commentaire Hulo !! Prions pour qu’elle ne se mue pas en une Senghor féminine ! Attendons son roman, car sa prose est d’une densité extrême !
      Mais pour cet essai, elle s’est loupée …

  3. Je rêve de rencontrer cette dame. Je n’ai pas encore eu la chance de lire ses oeuvres mais rien que les résumés me mettent l’eau à la bouche. J’ai hâte de lire Marianne poete plainte.
    Quant à toi Nfk, toujours fière de voir tes analyses littéraires. The best coach….

  4. Merci pour cette note de lecture qui me conforte sur ma décision de ne pas lire ce livre qui me semble être une « commande » pour un certain lectorat. Fatou Diome fait partie de mes écrivains préférés, mais rien que le titre me répulse et apparaît en contradiction avec le parcours et l’histoire de l’auteure… « Si tu refuses ton propre combat, on fera de toi le combattant d’une cause qui n’est pas la tienne » disait E. Rostand

    1. C’est ce qui est un peu dommage, car en la lisant, j’ai eu du mal à reconnaître la FatOu Diome qui faisait tant mon admiration. Car cet ouvrage est clairement destiné à un lectorat bien donné …
      La citation en fin de commentaire résume tout ! Merci 😉

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