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Résister, prendre la parole contre la domination masculine – Maison des Passages, Mars 2019

lyon2Pour sa deuxième édition, l’Association lyonnaise à vocation interculturelle La Maison des Passageshttp://www.maisondespassages.orga organisé un cycle de conférences autour des Perspectives antiracistes et postcoloniales. J’ai eu l’honneur d’y avoir été invitée, aux côtés d’illustres conférenciers et écrivains tels que François Vergès ou encore Boubacar Boris Diop. C’était le 15 Mars 2019. Et tout le mois de Mars 2019 a été l’occasion de faire converger vers Lyon d’éminents penseurs. Le thème autour duquel j’ai été invitée à m’exprimer portait sur la résistance et la prise de parole contre la domination masculine, mais nous l’avons aussi étendu pour réfléchir sur le féminisme, de par sa singularité et son universalisme.

J’ai bien entendu axé mon propos autour du féminisme sénégalais qui est à ce jour, celui que je pratique et maîtrise un tant soit peu. Avant de débuter l’échange avec le public (venu très nombreux, soit dit en passant), Madame Anne Charmasson, qui a eu la charge de modérer le débat, s’est entretenue avec moi.

En partant des tribunes publiées l’année dernière sur le thème des violences sexuelles : https://cequejaidanslatete.wordpress.com/2017/11/13/balance-ton-sai-sai/ & https://www.lemonde.fr/afrique/article/2018/03/16/senegal-silence-on-viole_5272332_3212.html, j’ai tenté de brosser la sphère culturelle et sociétale du Sénégal. Les violences sexuelles n’étaient qu’un prétexte pour entrer dans le vif du sujet.

Ce qui me vaut aujourd’hui de prendre de plus en plus la parole sur le féminisme et les questions de luttes d’émancipation des femmes, c’est la parution de mon essai Vous avez dit féministe? (L’Harmattan, Paris, 2018). Je m’intéressais au féminisme il est vrai, mais pas de façon assez théorique. Aujourd’hui,  je me positionne de plus en plus autour de cette question. Raison pour laquelle j’ai débuté cette année ma recherche en Genre, Politique et Sexualité à l’EHESS. Histoire d’apporter une dimension scientifique à mon positionnement et le genre me permet sous le prisme des rapports sociaux de sexe, de mieux asseoir mon raisonnement et mes travaux.

Notre conversation a ensuite glissé sur l’historiographie du féminisme sénégalais.

Tout chauvinisme mis à part, je pense que le Sénégal a été à l’avant – garde des questions féministes. J’ai pour habitude de subdiviser le féminisme sénégalais en trois temps : le féminisme du XVIIIe siècle, celui des années pré – indépendance et celui de la 3e vague.

Durant les années 1800, 1855 plus exactement, il y avait des reines – mères, dont l’une particulièrement retient mon attention : Ndaté Yalla Mbodj et sa sœur Djeumbeut Mbodj. Dans la région du Walo, ces valeureuses femmes se sont dressées contre le colonialisme et ont tenu tête à l’oppresseur blanc. Dans un régime familial matrilinéaire, les femmes avaient le pouvoir, assuraient la transmission et l’on peut citer à cet effet les femmes de Nder, le lignage se fait par les femmes. Je mets un peu de bémol à cette matrilinéarité, car le frère de la mère, l’oncle donc, assurait la filiation. Les femmes avaient le pouvoir, mais les hommes étaient dans l’ombre. Ce qui n’empêche pas que je considère ces femmes comme étant des féministes, car se dresser pour renverser l’ordre préétabli des choses, se battre pour ses droits ainsi que ceux de ses congénères, je vois là les prémices du féminisme sénégalais. Il y a aussi Aline Sitoë Diatta, au sud du Sénégal, une grande résistante !

Avant les indépendances, lorsque le Sénégal se battait pour accéder à la souveraineté nationale, des femmes se sont dressées à côté des leaders indépendantistes. Je peux citer à cet effet Caroline Faye Diop, première femme à siéger à l’Assemblée Nationale, dont l’histoire retient plus le nom de son mari, Demba Diop. Il y a aussi Mariama Bâ, que l’on connaît plus pour son activité de romancière mais qui s’est beaucoup investie dans les mouvements de femmes.

Lorsque la nation sénégalaise a accédé à l’indépendance et que la place a été grandement occupée par les hommes, les femmes se sont instituées en associations et ont fait entendre leurs voix. Avec le droit de vote qui leur a été accordé, et l’instauration du Code de la Famille, les femmes sénégalaises avaient toutes les cartes entre leurs mains. Sa révision en 1972 une première fois, puis en 1996, instaure pleinement le patriarcat dont vous avez parlé dans votre question et fait passer les femmes de la lumière à l’ombre.

C’est le combat d’associations féministes comme Yeewu Yeewi créée par Marie Angélique Savané qui ont voulu redonner à la femme sénégalaise la place qui lui était dévolue antan. Alors en sus du patriarcat, moi je ne dirais pas que c’est la faute du colonialisme, bien qu’il nous ait fait plus de mal qu’autre chose. Je pense que c’est plutôt la faute à l’homo senegalensis, l’homme sénégalais, qui a pris toute la place et invisibilisé les femmes (exemple prêches religieux).

lyon1C’est ici le lieu de saluer le travail de ces féministes qui jusqu’à présent sont citées comme références et font que des jeunes femmes comme moi ont (re) pris le flambeau, nous qui sommes celles de la 3e vague.

La période pré – indépendance fut révélatrice de la prise de parole féminine et leurs vélléités de résistance. Les femmes, ne voulant pas être en reste dans cette prise de parole, voulant montrer qu’elles avaient aussi leur mot à dire dans la bonne marche du pays, s’organisent en associations, créent des revues et parlent à la femme sénégalaise. L’Union des Femmes Sénégalaises – UFS voit le jour et en 1958 déjà, avant l’accession à la souveraineté nationale, elles parlaient d’égalité des sexes et de parité. Mais l’histoire les a mises au rebut.

La revue Awa paraît entre 1964 et 1973, les femmes s’organisent en associations, parcourent le pays et font prendre conscience à la femme sénégalaise lambda qu’elle comptait. Mais ce n’est pas assez, car ces mouvements féminins ont besoin d’être politisés. L’année 1977 voit la naissance de la Fédération des Associations Féminines du Sénégal – FAFS, l’Amicale des Juristes Sénégalaises – AJS en 1974, suivie de l’Association des Pharmaciennes Sénégalaises quelques mois plus tard. Mais toutes ces associations, aux ambitions quoique nobles, ne remettaient pas en cause l’ordre imposé par le patriarcat et n’intégraient pas dans leurs revendications les questions de genre.

Peu après, les mouvements féministes sénégalais naissent, notamment celui qui est le plus connu à ce jour, Yeewu Yewwi , créé par Marie – Angélique Savané en 1984. Il était temps de changer de paradigme, de durcir le ton et de se positionner par rapport à la société qui ne voyait la femme que comme mère, sœur et épouse. Concomitamment à la création du mouvement, un journal intitulé Fippu se crée, dans lequel les articles des contributrices portent sur la femme sénégalaise et son devenir dans la société : sexualité, coutumes avilissantes, ménages, autonomie financière …

Même si par la suite d’autres mouvement ont été créés, Yeewu Yewwi fut le premier dans le paysage sénégalais à s’être donné une approche féministe et à montrer aux femmes qu’elles étaient capables de s’accomplir.

En sus de la mise sur pied de ces mouvements féminins : des ouvrages paraissent et mettent au cœur de leur narration les préoccupations féminines et les oppressions qu’elles subissent. Dans cette optique d’affranchissement, des ouvrages fondateurs paraissent : Awa Thiam, anthropologue et militante féministe, notamment au Mouvement de Libération des Femmes – MLF publie La parole aux négresses, premier ouvrage écrit par une auteure africaine et donnant la parole aux africaines et permettant de voir les oppressions subies par ces femmes sous le triptyque classisme – sexisme – racisme, à travers des fléaux tels que les mutilations génitales féminines, le système de la dot, les mariages forcés, les grosses précoces, la polygamie …

Nous avons ensuite parlé d’intersectionnalité, de croisement de rapports de domination, de Mariama Bâ, comme mon inspiratrice non seulement littéraire, mais aussi dans l’investissement pour la cause féminine, mais aussi de la nécessité de voir les femmes comme étant une masse non pas homogène et figée, mais hétérogène, multiple, clivante …

Avant de finir sur l’actualité récente sénégalaise qui a porté sur les élections et le manque de représentation des femmes dans celles – ci.

La discussion qui a suivi avec le public a été très enrichissante, avec de multiples relances portant sur les féminismes (notamment français, marocain, nigérian) et m’a confortée dans l’idée qu’il n’existe pas de FEMME, mais des FEMMES !

Merci la Maison Des Passages ! Je reviendrai !

PS : les débats ont été filmés, et je posterai la vidéo une fois que je la recevrai.

Bonne lecture ^^

NFK

 

Publié dans Au Sénégal, Réflexion, Techno & Actus

Sabbar Artistiques : Edition 1

5BE97D2B-BDC9-49E7-9453-41E29BF8A819Du 19 au 24 Mars 2019, Dakar a abrité la première édition des Sabbar Artistiques. Les Sabbar Artistiques, kesako? Vous n’êtes pas sans savoir ce qu’est un sabbar, cette danse rythmique, disons même endiablée, typiquement sénégalaise, qui se distingue par ses battements de tam – tam saccadés, invitant à se trémousser au sein du cercle formé. Durant les séances de sabbar, parfois diurnes, mais le plus souvent nocturnes, les batteurs rivalisent d’ingéniosité pour créer des rythmes et ainsi pousser les danseuses à se surpasser et rivaliser d’élégance. Depuis la nuit des temps, des danses sont apparues et ont fait les beaux jours des sabbar. Je peux citer de mémoire le bara mbaye, le cëbu jën (oui, oui comme le plat national), au moyen de percussions aux noms aussi alambiqués que le thiole, le mbeng mbeng … Si vous voulez en savoir plus sur les sabbar et toute leur histoire, et surtout voir comment ça se danse, Google et YouTube vous seront d’une plus grande utilité que moi.

Le nom de Sabbar n’aurait été mieux choisi pour illustrer ce marathon de panels, projections de films, expositions, discussions et voyages qui ont été notre lot durant tous ces jours. Voyages, car pour certaines venant à Dakar pour la première fois, d’autres pour une fois supplémentaire, et moi revenant au bercail, nous avons été à la rencontre de réalités que nous ne faisions qu’effleurer et apercevoir au loin.

La notion de réflexivité qui était au cœur de ces Sabbar artistiques et sur laquelle insistaient les organisatrices revêtait tout son sens, car nous avons réfléchi durant nos échanges, débattu, fait converger ou diverger nos opinions, mais nous nous sommes aussi posées en tant qu’objets de nos réflexions. En faisant tourner la réflexion sur nous – mêmes, nous en avons à la fois été les sujets et les objets. En venant chacune avec nos domaines de compétences, nos connaissances, mais aussi nos vécus et trajectoires, nous avons pesé et réévalué nos discours et pratiques.

La team derrière cette première édition des Sabbar artistiques était composée de Rama Thiaw, fondatrice et curatrice, Caroline Blache, co – curatrice, Fatou Kiné Diouf, chargée de production, Yannis Gaye, infographie et Community manager, Oumy Régina Sambou, chargée des relations presse. A l’image de cette team hétéroclite, les Sabbar ont vu passer des femmes (et des hommes même s’ils étaient minoritaires) aux parcours différents. J’ai participé à quatre panels : l’un portant sur la convergence / divergence des luttes africaines et afro – descendantes, le deuxième sur les luttes féministes, espaces publics et religieux, le troisième sur le style et le parcours singuliers dans la littérature, et enfin le dernier sur l’héritage de Mariama Bâ et Audre Lorde : entre réalisme et science – fiction. J’ai profité de ma venue pour les Sabbar pour répondre à l’invitation du Musée des Civilisations Noires de Dakar qui organisait un panel sur les productions artistiques et les problématiques de genre.

CCF10DF6-97A2-4AA2-95A6-3CAE4B51B051Au cours de ces panels, j’ai eu à côtoyer des femmes telles que Fatou Sow, Myriam Thiam, Adama Sow, homme et journaliste, Dolores Bakela, Régina Sambou, Fatou Sow (sociologue réputée que j’admiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiire énormément), Ken Bugul … En croisant et dénouant le fil qui nous séparait nous Africaines sur le continent et afro – descendantes vivant en Occident (à défaut d’une autre appellation), nous nous sommes rendues compte que nous ne faisions que nous croiser, sans nous voir réellement. Les discussions m’ont – à mon niveau – permis de voir que ces jeunes femmes que je côtoyais étaient en proie à plusieurs difficultés que je qualifierai d’intersectionnelles (car la plupart identitaires), et qu’il n’était pas évident de pouvoir les démêler. En croisant nos expériences, moi qui suis allée en France à ma majorité et elles ayant vécu toute leur vie là-bas, nous nous sommes rendues compte que nous étions différentes. Et cette différence était salutaire. Marie Angélique Savané, figure de proue du féminisme sénégalais, a livré une contribution plus qu’appréciée.

Le Sénégal est un pays ayant connu plusieurs mutations, notamment dans les luttes féministes. Durant nos échanges, Fatou Sow a parlé d’un islam que nous vivons au Sénégal qui jette une chape de plomb sur les libertés, notamment féminines : « un islam culturalisé ». Une façon de pratiquer la religion savamment mélangée à la culture et destiné à garder les femmes à la marge. S’en sont suivis des échanges intéressants avec le public, dans lequel figurait d’ailleurs Aminata Sow Fall, doyenne des lettres sénégalaises.

Le panel portant sur les trajectoires littéraires a eu lieu à l’Institut Français. Avec Ken Bugul, Kidi Bebey, Ayesha Attah, nous sommes allées au Cameroun, au Ghana, en passant par la France, pour revenir au Sénégal, parler de nos trajectoires littéraires, de la construction de nos personnages et ce qui constitue la singularité de nos identités féminines dans notre processus d’écriture. Ken Bugul a livré un message fort à l’issue de ce panel en revenant sur son histoire personnelle et ce qui fait qu’elle est ce personnage si atypique.

Le vendredi, le Musée des Civilisations Noires, édifice somptueux dédié à l’art africain, a organisé un panel autour des productions artistiques et des problématiques de genre, avec Leila Adjovi, photographe, Rama Diaw, styliste et moi. En croisant nos identités féminines et notre art, nous en sommes arrivées à penser qu’il fallait déconstruire les stéréotypes de genre.

684D342C-613D-4387-AB0B-F1DF2E447545Le samedi, avec les Sabbar, nous sommes allées à Gorée, où nous nous sommes posées dans la superbe demeure du cinéaste Jo Gaï Ramaka. En faisant une comparaison entre Mariama Bâ et Audre Lorde, nous nous sommes posées la question de savoir si nous nous positionnions du côté du réalisme ou a contrario de la science – fiction.

Les Sabbar artistiques se sont clôturés dimanche, mais ma part de panels s’est terminée samedi. Je suis rentrée à Paris la tête pleine d’images, de sons, de rencontres enrichissantes, qui donneront lieu sous peu à d’autres rencontres et événements de qualité. La team des Sabbar a effectué un travail titanesque et pour une 1ère édition, je leur tire mon mussor. Car organiser un tel événement, faire converger vers Dakar autant de personnes, je sais que ce n’est pas un travail facile, ni évident. De plus, les espaces de discussion se faisant rares, il urge que ce genre d’initiatives perdure. Les feedbacks après le retour ont été dithyrambiques. Espérons que les soutiens s’ensuivent, pour que l’équipe tienne très vite l’édition 2.

Kudos !

Excellente lecture !

NFK