Publié dans Au Sénégal

Coup de cœur série : Maîtresse d’un homme marié

maitresse d'un homme mariéLorsque j’ai séjourné à Dakar au mois de Mars dernier sur invitation des Sabbar artistiques et du Musée des Civilisations Noires (https://cequejaidanslatete.wordpress.com/2019/04/01/sabbar-artistiques-edition-1/) , l’actualité sénégalaise était secouée par le duel opposant l’ONG islamique Jamra et l’équipe de scénaristes d’une nouvelle série télévisée, sobrement intitulée Maîtresse d’un homme marié. Ambiance …

Je dois dire que ce duel et la menace d’une marche de protestation contre la diffusion de la série brandie par Jamra a été le point culminant d’une série de protestations qui durait depuis un moment déjà. Car il faut avouer que depuis que la série a commencé à être diffusée simultanément à la tv et sur Youtube, elle n’a eu de cesse de diviser les internautes, les uns pensant que ce genre de productions venait à point nommé, les autres au contraire arguant que cette série allait contribuer à la dépravation des mœurs des femmes et des enfants. Car il est reconnu que dans une société, les femmes et les enfants en sont la frange la plus fragile et qu’il faut à tout prix les protéger d’une mauvaise influence extérieure.

Ne voulant pas m’ajouter à la horde de voix concordantes ou discordantes, j’ai voulu attendre que la clameur baisse de quelques octaves pour pouvoir visionner la vingtaine d’épisodes composant la saison 1, et pouvoir donner un avis sur Maîtresse d’un homme marié, si minime soit – il.

En questionnant les ami.e.s qui étaient des aficionados de la série, j’ai appris que la série était à l’origine une chronique Facebook et que la créatrice, Marème Dial, a donné son nom à l’un des personnages principaux, la bien nommée Marème. Ce qui m’a amusée, c’est que si la chronique avait été laissée en l’état entre les murs de Facebook, je ne serai jamais tombée dessus, car j’abhorre les chroniques, que je trouve trop fleur bleue et je pense que Facebook n’offre pas le cadre qu’il faut pour acquérir un lectorat. Mais ce n’est que mon avis 😉

Mais un grand bravo à Marème Dial d’avoir écrit cette histoire et bravo aussi aux scénaristes de Marodi TV de l’avoir portée à l’écran, dont Kalista Sy, qui je le pense sincèrement, est en train de révolutionner le paysage audiovisuel sénégalais, tout au moins en ce qui concerne les séries télévisées. Maîtresse d’un homme marié nous plonge dans le quotidien de quatre femmes : Djalika, Marème, Lalla et Racky. Si vous êtes un anti – spoil, arrêtez de lire tout de suite, car pour spoiler, je vais spoiler !

Marème vit en colocation avec Amsa et peine à trouver l’amour. Après une déception amoureuse, elle tombe sur Cheikh, qui est marié à Lalla, femme Sénégalaise dans tout ce qu’il y a de plus soumis, jongué, maîtrisant les codes de la séduction locale, toujours parfumée, bien mise, susurrante, la démarche chaloupée et last but not least, centrant toute son existence autour de Cheikh, son Al Jannah. En plus d’être une working woman accomplie dont la boutique est courue des dames en recherche d’élégance, elle choie Cheikh et leur fille Noura. La femme parfaite, en somme. Mais pendant que Lalla croit que son Al Jannah n’a d’yeux que pour elle, celui – ci entame une relation adultérine avec Marème, qui le rend fou. Marème, à l’opposé de Lalla, est une jeune femme décomplexée, assumant sa sexualité. Donc Cheikh, avec les deux types de femmes que sont sa femme et sa maîtresse, est le plus heureux des hommes. Que demande le peuple ?
Les deux tourtereaux que sont Marème et Cheikh se donnent rendez – vous dès qu’ils le peuvent et parfois même font leurs affaires sur le lit conjugal, dans la maison que partage Cheikh avec Lalla. Cheikh est de loin mon personnage préféré. L’air de rien, il a l’art de se fourrer dans des situations inextricables, mais comme il est fourbe, il se fait aider par son petit frère Biram, qui n’hésite pas à voler au secours de son frère, l’aider à sortir retrouver Marème.

Son frère Biram, personnage torturé et extrêmement gâté, est marié à Djalika, qui se plie en quatre pour que leur mariage marche. Biram sort boire et faire la fête tous les soirs, et les rares fois où il n’est pas ivre mort, il drague tout ce qui bouge. Le personnage de Djalika aussi est intéressant, car il illustre la dureté du mariage sous les latitudes sénégalaises, où les femmes gèrent tout et doivent être irréprochables pour contenter mari et belle – famille. Une charge mentale qui ne dit pas son nom, mais comme dans la psyché sénégalaise la femme doit tout endurer stoïquement pour se voir rétribuée avec une progéniture valeureuse. Le fameux liggeyou ndèye, agnou doom. Surtout si le liggeyou ndèye est composé de coups, d’insultes et de rapports sexuels exigés de force … Car durant un épisode, Biram prend Djalika de force, malgré le refus de celle – ci. Scène classique d’un viol conjugal !

Le dernier personnage clé est Racky. Violée durant son enfance par son père, sa mère lui fait payer l’emprisonnement de celui – ci et la hait de toutes ses forces. Emmurée dans le déni, elle n’a de cesse de reporter sur sa fille la responsabilité de ce qui est arrivé. Cauchemars, stress, nausées, difficulté à nouer des relations, telles sont les conséquences de ce qu’a subi Racky. Jusqu’à ce que Moustafa, pour qui elle commence à avoir des sentiments, l’emmène dans le bureau du Docteur Mbengue, psychologue avec qui elle entamera une thérapie.

J’ai regardé les vingt – six premiers épisodes de Maîtresse d’un homme marié d’une traite, et après avoir terminé, j’ai compris pourquoi la série suscitait tant d’engouement.
Car montrer des jeunes femmes qui s’assument entièrement et qui n’ont pas peur du jugement de la société, ça, c’est inédit. Car dans notre société sénégalaise faussement pudibonde et prompte à contrôler les femmes, ça effraie les mâles dominants de voir des femmes échapper à leur emprise. Voir des femmes s’accepter, voilà le nœud du problème selon moi qui a fait que la série a provoqué un tel tollé.

Maîtresse d’un homme marié effectue une cartographie de la société sénégalaise à nulle autre pareille. Cela va sans dire donc que les hommes, polygames qui ne s’assument pas, seront mis face à leurs contradictions libidinales et ne voudront aucunement que soient portées à l’écran leurs manigances pour endormir la vigilance de leurs épouses.

Au – delà de l’histoire d’amour entre Marème et Cheikh – histoire qui aboutira d’ailleurs au mariage – qui est la toile de fond, la série aborde d’autres thématiques, que sont le viol conjugal, l’inceste, les violences sexuelles, la grossophobie, la polygamie, le mariage et les relations amoureuses adultérines …

Maîtresse d’un homme marié contribue à crever l’abcès des tabous qui composent la société sénégalaise, et rien que pour cela, la série est un pari réussi. La parole féminine doit être libérée, car au nom du patriarcat et de la bien – pensance, surtout masculine, elles sont encore trop craintives. Le divorce, suite à une union devenue invivable, est aussi traité. Les scènes où Djalika décide de reprendre sa vie en main sont jouissives ! J’ai aussi particulièrement aimé les séances de thérapie du Docteur Mbengue qui soigne Racky suite à son traumatisme post – viol et Lalla, devenue dépressive après le mariage de Marème et Cheikh. Dans un pays où montrer que l’on souffre quand on est une femme est impensable, les accompagner durant ces épreuves est crucial.

Vous l’aurez compris, la féministe que je suis recommande chaudement cette série, car avec la mise en avant de ces femmes aux vécus qui s’entrecroisent, l’on voit nettement que la marche pour un changement de paradigme (féminin) est amorcée ; et que rien ne pourra l’arrêter.

Bonne lecture,

NFK

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3 commentaires sur « Coup de cœur série : Maîtresse d’un homme marié »

  1. Merci pour cet article c’est toujours un plaisir de te lire. Je n’ai pas grand chose à ajouter, je partage ton point de vue. Cette série appuie là où ça fait mal, elle est comme un miroir. Tout le monde sait qu’elle reflète des réalités sénégalaises, pour certains c’est dur de l’accepter. Pour d’autres au contraire, ça fait du bien.
    Hommes ou femmes, je pense qu’à un moment il y a au moins une scène ou un personnage qui nous a touché, à qui on a pu s’identifier.
    Bref j’aime cette série.

    J'aime

  2. Bonjour , merci pour cette analyse intéressante !! Cette série est une révolution dans le paysage africain et la qualité est juste whaouhhhh !!!

    Petite question : peux tu me dire où on retrouve la chronique dont la série est issue sur Facebook stp ?

    Je te remercie

    J'aime

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