Publié dans Au Sénégal

Car c’est bien plus qu’un jeu …

240748F2-A84E-4A7D-9F7F-EE7728149731NB : ce texte fait écho à la récente accession des Lions du football Sénégalais en finale de la Coupe d’Afrique des Nations 2019. Je ne l’ai nullement écrit pour attirer la sympathie, la pitié, ou encore la commisération. Merci de le lire comme un hymne à la vie, en hommage à un homme qui a tout donné au football, sa passion première. J’ai eu beaucoup de mal à écrire ces mots, car longtemps j’ai nié l’idée que mon père était malade, maquillant la réalité auprès de tous ceux qui demandaient de ses nouvelles, mais après une année et demie, j’ai accepté et me suis faite à l’idée qu’il vit désormais avec cet état. Mais louanges à Dieu pour l’avoir conservé. La mémoire est certes altérée, mais l’élégance, le port altier, la malice demeurent, et ça, ça n’a pas de prix.

Mon père a fait un infarctus durant l’été 2016.

Même s’il a été opéré quelques mois plus tard, c’est de là et de son séjour chaotique à la Mecque, que je situe les premiers signes de sa maladie. J’étais au Sénégal depuis quelques temps, et ma mère et moi commencions à remarquer une altération dans son comportement : perte de repères, difficulté dans l’élocution, perte de la mémoire, difficulté à se remémorer les noms et prénoms de sa proche famille …

Son départ en pèlerinage à la Mecque a accéléré les choses, si je puis m’exprimer ainsi. Nous nous sommes conformées à l’avis des médecins, mais les conditions climatiques extrêmes à la Mecque ont fait qu’il n’a pas tenu. A son retour, il s’est fait opérer et les médecins nous ont rassurées en nous disant que les seules séquelles observables seraient la perte de mémoire. L’élocution étant revenue, nous n’avions donc aucun souci à nous faire. Mais force est de reconnaître que nous n’étions pas préparées aux changements qui allaient s’opérer.

Tous ceux qui connaissent mon père, personnellement ou à travers moi, savent que l’émulation intellectuelle a toujours fait partie de sa vie. Toujours un carnet de notes ou un livre sous le bras, il lui arrivait de se couper du monde et de s’isoler pour griffonner quelques idées ou lire quelques passages d’un livre, le plus souvent portant sur le football, s’il n’était pas en train de harceler ses collaborateurs qu’ils trouvaient trop « lents » quant à l’avancement d’un projet sur lequel ils étaient en train de travailler. Vous comprendrez donc d’où je tiens mon impatience notoire et mon hyperactivité. Mais on eût dit que son esprit avait quitté son corps dorénavant, car maintenant, il peut demeurer coi des heures durant, à fixer la télé sans la voir, ou à être absorbé par ses pensées. Comme si après plus de cinquante années de carrière – car il a commencé à être en activité à 25 ans – il était temps de s’accorder une retraite bien méritée. Il préférait l’expression « être en retrait » plutôt que « prendre sa retraite », car je le cite « l’esprit ne cesse jamais de fonctionner » …

MTK3.pngDurant ces instants d’absence, je tente de le faire réagir, et durant quelques heures, nous retrouvons cette complicité intellectuelle qui nous liait. Je rends grâce à Dieu tous les jours qu’il soit là, avec nous, à nous observer de son regard qui n’a rien perdu de sa pétillance, riant aux éclats avec nous, parfois sans savoir de quoi l’on parle, comme pour nous montrer qu’il est là, à nos côtés, ou encore me demandant via Whatsapp de rentrer à la maison. Et je promets de revenir bientôt. Je me sens parfois assez mal qu’il ait perdu sa réactivité et son bagout d’avant, mais je me raisonne en me disant
qu’il conserve le souffle vital si précieux, et que d’autres souffrant de la même pathologie sont bien plus amochés.

Je me moquais souvent de lui en lui demandant comment il avait réussi à mener toutes ces carrières de front avec « seulement » un diplôme de Technicien Supérieur des Transports, diplôme qui orne encore les murs de notre maison. Interrogation à laquelle il rétorquait qu’il me battait à plates coutures, et ce dans tous les domaines, moi et mes multiples masters, croyant détenir la science infuse. Et c’était vrai !

Vous pouvez penser que je m’exprime ainsi avec autant de subjectivité car je parle de mon père, mais que nenni ! Du Port Autonome de Dakar où il a débuté sa carrière et où il a laissé une empreinte ad vitam aeternam, notamment via l’Union Culturelle et Sportive du Port, à Dakar Dem Dikk, l’entreprise de transport en commun nationale, au Ministère des Transports (qui change à chaque fois d’appellation, mais s’appelait au temps Ministère des Transports et des Infrastructures), sans oublier les différents organismes avec qui il a collaboré et effectué des missions de consultance, que ce soit dans le domaine du transport, de la logistique, du sport, ou encore des infrastructures terrestres et maritimes.

La « Rigueur », comme ses amis l’appelaient, est un homme passionné, aussi violent dans l’exercice de cette passion, que sensible lorsque celle – ci lui rend l’engagement et l’investissement dont il a fait preuve. Dans le roman La bicyclette bleue de Régine Deforges, un passage me rappelait cette dualité qui fait la force de la personne de mon père. Je ne m’en rappelle pas textuellement, mais la romancière faisait état de violence et de sensibilité, ce qui à mes yeux résume parfaitement mon père.

Alors que le Sénégal s’apprête à vivre la 2e finale de Coupe d’Afrique des Nations de son existence, j’ai eu envie d’écrire cet article, car je sais que s’il avait vécu la Coupe d’Afrique et ses matchs comme nous la vivons actuellement, il aurait pris sa plume pour coucher sur le papier les émotions l’envahissant. Raison pour laquelle je me suis dit que je lui devais cet article, car le football, c’est la passion de sa vie.

MTK2Je me rappelle encore comment, en regardant un match, il oscillait de droite à gauche, hurlant contre les joueurs, l’arbitre ou encore le sélectionneur. Que ce soit à la télé ou encore au stade, il ne se gênait pas pour se lever et hurler sa joie ou son mécontentement, oubliant tout ce qui l’environnait. Les joueurs du Port ont souvent fait les frais de ses humeurs, car il leur signifiait toujours ce qu’il pensait de leur jeu et ses entrées fracassantes dans les vestiaires étaient redoutées.

Que ce soit pour l’équipe du Port ou l’équipe nationale, son amour du football était viscéral, incommensurable, n’avait aucune limite. Ses amis le taquinaient souvent en lui disant « Tidiane, tout ceci n’est qu’un jeu ! » il leur prouvait avec force arguments que c’était bien plus qu’un jeu ! Et lorsque Pape Diouf, ancien Président de l’Olympique de Marseille et un ami à lui, a publié en 2013 son livre sobrement intitulé C’est bien plus qu’un jeu, il l’a brandi sous le nez de tous ceux qui avaient du mal à comprendre sa passion pour le football.

Depuis Caire 1986 – et même bien avant, mais Caire 1986 demeure mon repère, car c’est l’année de ma naissance – il n’a eu de cesse de prier pour que le Sénégal gagne cette Coupe d’Afrique. Peut – être que 2019 sera la bonne, qui sait ?

D’après ce qu’il m’en a dit, son histoire avec le football a débuté durant ses années estudiantines, alors qu’il était goal. Se sachant plus utile du côté des décideurs que sur la pelouse, il est l’un des membres fondateurs de l’équipe de football du Port Autonome de Dakar, club qui a remporté la Coupe du Sénégal en 2000 après une finale perdue en 1990, mais aussi remporté le Championnat du Sénégal en 1990, 1991 et 2005.

Ce championnat remporté en 2005, je m’en rappelle particulièrement, car bien qu’il ait passé la main au niveau de la Présidence de l’équipe du Port, il en demeurait toujours le Président honoraire. Ce qui fait que lorsque le Port a gagné le Championnat du Sénégal en 2005, les joueurs et tout le staff ont tenu à lui amener le trophée à la maison, en sa qualité de Président d’Honneur. La lueur de joie qui n’a cessé de danser dans son regard lors de cette magnifique après – midi, je ne l’oublierai jamais.

Ayant fondé le Club du Port, il n’a eu de cesse de sillonner tout le Sénégal lors de leurs rencontres, bravant intempéries, pratiques mystiques, ire de ses proches, qui lui reprochaient de s’investir autant dans ce sport. Chez nous, c’était toujours un défilé de tout ce que le football comptait de décideurs et mon âme d’enfant s’émerveillait de voir tous ces messieurs cravatés que j’apercevais à la télé, venir recueillir les lumières de mon père. Sans oublier ceux, amis proches comme collaborateurs, qui venaient dormir à la maison pour l’accompagner dans le Sénégal profond en vue d’un match. Car lorsque le Port jouait en extérieur, la tension était palpable …

En plus de cela, je ne peux compter le nombre de fois où le Sénégal disputant des joutes importantes, on l’invitait à des émissions télévisées ou radiophoniques. Telle une sangsue, je le collais et voulais venir avec lui, et observais émerveillée, toute cette effervescence en coulisses.

MTK1En plus de ses fonctions au sein de l’UCST – PAD, mon père en a occupé au sein de la Fédération Sénégalaise de Football, où il a occupé la fonction de Vice – Président jusqu’en 2008, avant de siéger au Comité Directeur, d’où il fut débouté car dénonçant l’embastillement et l’autoritarisme dont on faisait preuve au sein de la Fédération. Je me rappelle de ces moments qui furent très durs, car dans une institution où beaucoup ne prennent pas la parole de peur de perdre des avantages, protester peut s’avérer suicidaire. Mais il tint bon, car aujourd’hui encore, quand je m’entretiens avec certains de ses anciens collaborateurs et connaissances, tous me relatent avec force détails des anecdotes, durant ces réunions épiques où il n’hésitait pas à claquer la porte, chaque fois que l’intérêt général était bafoué.

Et c’est ça aujourd’hui plus que jamais, qui me rend fière d’avoir comme père cet homme qui demeurera à jamais dans l’histoire du football sénégalais. Un homme qui a légué à la postérité un club de football faisant partie du top 10 des clubs sénégalais, un homme qui a été l’un des rédacteurs du Document faisant état de la réforme des clubs de football locaux, un homme qui a siégé dans de prestigieuses institutions footballistiques telles que la FIFA, ou encore la CAF.

Toutes ces raisons font que quelque part au fond de moi, je vibre pour ce sport, en pensant à toutes ces après – midi où il nous mettait dans sa voiture mes amies et mon frère pour aller assister à des matchs de football au Stade Léopold Sédar Senghor, de même que les regroupements des joueurs du Port, avant de disputer un match. Et tout cela par amour du beau jeu !

Alors MTK, je sais que tu me liras, conserve ce texte, rature – le, mais au fond des brumes de ta mémoire, je suis intimement convaincue que tu te remémores les années « de braise ».

MTK5Sois sûr que celles – ci n’ont pas été vaines !

Bonne lecture,

NFK

 

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11 commentaires sur « Car c’est bien plus qu’un jeu … »

  1. Ndèye Fatou Kane ❤
    Ton article m’a fait verse des larmes cet apres midi.
    J’etais tres fiere de toi mais plus encore apres avoir lu cet hommage.
    Je crois que la maladie de papa est tellement personnelle que je ne voulais partager avec personne mes sentiments, meme pas avec mes proches; mais tu m’as donne le courage Ndeye.
    Je me surprends tout le temps a etre en colere contre sa malade, enragee en me distant que j’aurai peut etre pu faire quelque chose! Pourquoi je n’ai rien vu ou remarke!!
    Mais la response est tres simple Dieu a Decide que ce sera ainsi
    Papa a ete une inspiration pour beaucoup de generations, ses amis, ses joueurs, ses colleagues, ses voisins, en fait tout le monde qui croisait son chemin.
    Mais surtout sa famille pour qui il a sacrifie tout ce qu’il a pu donner et meme plus.
    Et je me suis demande assez souvent comment il pouvait faire tout cela et reste le meme infatiguable.
    Je n’ai regarde aucun des matches de la Coupe des Nations parce que pour moi le Football n’a pas de sens sans l’avis de Papa.
    J’ai ete et suis reste la Supportere numero 1 du Senegal mais la Douleur est tres forte.
    Mon recent passage a Dakar m’a donne une autre perspective de la vie et de comment mieux apprecier nos Parents, chaque personne que nous avons le privilege de connaitre et chaque moment aussi parce Dans la vie rien n’est un promis, Rien n’est eternel.
    Je suis sure que je surmonterai ces moments qui sont encore tres durs pour moi;
    J’etais la petite fille qui le suivait partout, tout le temps au Stade; Demba Diop; Amitie, a l’Aeroport quand il voyageait….. au Port…
    Mon Dieu j’etais Partout ….
    Mashallah Je remercie le Bon Dieu toutes les secondes pour Papa.
    Ma grande Tu es celle qui a herite le plus de l’eloquence de Papa Mais la Determination; la Perseverence; l’humanite et la Rage de reussir sont des atouts que je lui serai a jamais reconnaissante.
    Sois la MEILLEURE, EXCELLE Dans tout ce que tu fais! sont toujours ses mots,
    Jangalouniou niak Fayda.
    Dieu Decide du destin de chacun de nous et je Le remercie pour nous avoir donner ce Papa! Grand Tidiane la Rigueur 🤗.
    Je remercie Dieu de l’avoir a nos cotes malgre l’age et la maladie.
    L’age et la maladie n’enleve rien du respect et de l’amour que j’ai pour ce Monsieur Oh au contraire je le respecte plus parce malgre le struggle il reste Digne, Charmeur, Drole et Oh Mon Dieu.. quand il s’y met. comme le dit si bien ma petite fille « Mum gran Pa is so Annoying » 🤣
    Pour ceux qui sont toujours presents, Merci pour ces moments d’affection qui lui font revivre ces belles annees qu’il aime tant rappeller a son entourage.

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  2. J’ai adoré ton texte NFK!
    Ta façon de retranscrire les émotions vécues, j’ai eu l’impression d’avoir été là à chacun de ces moments.
    Mash’Allah! Yalana Ya Allah gueuneu degueurel takhawa yam insh’Allah.

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  3. « People think football is a matter of life and death. I’m very disappointed with this attitude. It’s more important than that ». Bill Shankly, Liverpool FC (1959 – 1976).
    Merci pour ce partage, tendre, simple, intime sans pousser au voyeurisme.
    Bel hommage à un homme de grande qualité.
    Je découvre ce blog et repasserai, assurément, pour lire tes billets !

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  4. Yalla nako fi Yalla bayi ba tchi kanam kanam! In Cha Allah ! J’ai trop de mal à te lire cette fois ! Les images se bousculent dans ma tête. Depuis le début de la CAN je pense à lui à chaque fois que le Senegal joue et je l’imagine devant l’écran… Rendons grâce à Allah de l’avoir à nos côtés Mach’Allah. We love u MTK😍😍😍

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