Publié dans Au Sénégal, Réflexion, Techno & Actus

Sabbar Artistiques : Edition 1

5BE97D2B-BDC9-49E7-9453-41E29BF8A819Du 19 au 24 Mars 2019, Dakar a abrité la première édition des Sabbar Artistiques. Les Sabbar Artistiques, kesako? Vous n’êtes pas sans savoir ce qu’est un sabbar, cette danse rythmique, disons même endiablée, typiquement sénégalaise, qui se distingue par ses battements de tam – tam saccadés, invitant à se trémousser au sein du cercle formé. Durant les séances de sabbar, parfois diurnes, mais le plus souvent nocturnes, les batteurs rivalisent d’ingéniosité pour créer des rythmes et ainsi pousser les danseuses à se surpasser et rivaliser d’élégance. Depuis la nuit des temps, des danses sont apparues et ont fait les beaux jours des sabbar. Je peux citer de mémoire le bara mbaye, le cëbu jën (oui, oui comme le plat national), au moyen de percussions aux noms aussi alambiqués que le thiole, le mbeng mbeng … Si vous voulez en savoir plus sur les sabbar et toute leur histoire, et surtout voir comment ça se danse, Google et YouTube vous seront d’une plus grande utilité que moi.

Le nom de Sabbar n’aurait été mieux choisi pour illustrer ce marathon de panels, projections de films, expositions, discussions et voyages qui ont été notre lot durant tous ces jours. Voyages, car pour certaines venant à Dakar pour la première fois, d’autres pour une fois supplémentaire, et moi revenant au bercail, nous avons été à la rencontre de réalités que nous ne faisions qu’effleurer et apercevoir au loin.

La notion de réflexivité qui était au cœur de ces Sabbar artistiques et sur laquelle insistaient les organisatrices revêtait tout son sens, car nous avons réfléchi durant nos échanges, débattu, fait converger ou diverger nos opinions, mais nous nous sommes aussi posées en tant qu’objets de nos réflexions. En faisant tourner la réflexion sur nous – mêmes, nous en avons à la fois été les sujets et les objets. En venant chacune avec nos domaines de compétences, nos connaissances, mais aussi nos vécus et trajectoires, nous avons pesé et réévalué nos discours et pratiques.

La team derrière cette première édition des Sabbar artistiques était composée de Rama Thiaw, fondatrice et curatrice, Caroline Blache, co – curatrice, Fatou Kiné Diouf, chargée de production, Yannis Gaye, infographie et Community manager, Oumy Régina Sambou, chargée des relations presse. A l’image de cette team hétéroclite, les Sabbar ont vu passer des femmes (et des hommes même s’ils étaient minoritaires) aux parcours différents. J’ai participé à quatre panels : l’un portant sur la convergence / divergence des luttes africaines et afro – descendantes, le deuxième sur les luttes féministes, espaces publics et religieux, le troisième sur le style et le parcours singuliers dans la littérature, et enfin le dernier sur l’héritage de Mariama Bâ et Audre Lorde : entre réalisme et science – fiction. J’ai profité de ma venue pour les Sabbar pour répondre à l’invitation du Musée des Civilisations Noires de Dakar qui organisait un panel sur les productions artistiques et les problématiques de genre.

CCF10DF6-97A2-4AA2-95A6-3CAE4B51B051Au cours de ces panels, j’ai eu à côtoyer des femmes telles que Fatou Sow, Myriam Thiam, Adama Sow, homme et journaliste, Dolores Bakela, Régina Sambou, Fatou Sow (sociologue réputée que j’admiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiire énormément), Ken Bugul … En croisant et dénouant le fil qui nous séparait nous Africaines sur le continent et afro – descendantes vivant en Occident (à défaut d’une autre appellation), nous nous sommes rendues compte que nous ne faisions que nous croiser, sans nous voir réellement. Les discussions m’ont – à mon niveau – permis de voir que ces jeunes femmes que je côtoyais étaient en proie à plusieurs difficultés que je qualifierai d’intersectionnelles (car la plupart identitaires), et qu’il n’était pas évident de pouvoir les démêler. En croisant nos expériences, moi qui suis allée en France à ma majorité et elles ayant vécu toute leur vie là-bas, nous nous sommes rendues compte que nous étions différentes. Et cette différence était salutaire. Marie Angélique Savané, figure de proue du féminisme sénégalais, a livré une contribution plus qu’appréciée.

Le Sénégal est un pays ayant connu plusieurs mutations, notamment dans les luttes féministes. Durant nos échanges, Fatou Sow a parlé d’un islam que nous vivons au Sénégal qui jette une chape de plomb sur les libertés, notamment féminines : « un islam culturalisé ». Une façon de pratiquer la religion savamment mélangée à la culture et destiné à garder les femmes à la marge. S’en sont suivis des échanges intéressants avec le public, dans lequel figurait d’ailleurs Aminata Sow Fall, doyenne des lettres sénégalaises.

Le panel portant sur les trajectoires littéraires a eu lieu à l’Institut Français. Avec Ken Bugul, Kidi Bebey, Ayesha Attah, nous sommes allées au Cameroun, au Ghana, en passant par la France, pour revenir au Sénégal, parler de nos trajectoires littéraires, de la construction de nos personnages et ce qui constitue la singularité de nos identités féminines dans notre processus d’écriture. Ken Bugul a livré un message fort à l’issue de ce panel en revenant sur son histoire personnelle et ce qui fait qu’elle est ce personnage si atypique.

Le vendredi, le Musée des Civilisations Noires, édifice somptueux dédié à l’art africain, a organisé un panel autour des productions artistiques et des problématiques de genre, avec Leila Adjovi, photographe, Rama Diaw, styliste et moi. En croisant nos identités féminines et notre art, nous en sommes arrivées à penser qu’il fallait déconstruire les stéréotypes de genre.

684D342C-613D-4387-AB0B-F1DF2E447545Le samedi, avec les Sabbar, nous sommes allées à Gorée, où nous nous sommes posées dans la superbe demeure du cinéaste Jo Gaï Ramaka. En faisant une comparaison entre Mariama Bâ et Audre Lorde, nous nous sommes posées la question de savoir si nous nous positionnions du côté du réalisme ou a contrario de la science – fiction.

Les Sabbar artistiques se sont clôturés dimanche, mais ma part de panels s’est terminée samedi. Je suis rentrée à Paris la tête pleine d’images, de sons, de rencontres enrichissantes, qui donneront lieu sous peu à d’autres rencontres et événements de qualité. La team des Sabbar a effectué un travail titanesque et pour une 1ère édition, je leur tire mon mussor. Car organiser un tel événement, faire converger vers Dakar autant de personnes, je sais que ce n’est pas un travail facile, ni évident. De plus, les espaces de discussion se faisant rares, il urge que ce genre d’initiatives perdure. Les feedbacks après le retour ont été dithyrambiques. Espérons que les soutiens s’ensuivent, pour que l’équipe tienne très vite l’édition 2.

Kudos !

Excellente lecture !

NFK

 

 

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Publié dans Music, Réflexion

Surviving RKelly

srkCette docu série est perturbante à plus d’un titre. Comme j’en ai fait état dans un post antérieur, je voulais regarder tous les épisodes de Surviving R Kelly avant de pouvoir en parler, et émettre une petite opinion.

Après avoir tout visionné, les multiples questions qui me trottaient dans la tête se sont décuplées.

Découpés en trois épisodes, #SurvivingRKelly revient sur l’enfance du natif de Chicago, ses débuts dans la chanson et son enfance compliquée. Un père absent, une mère chanteuse à l’église où Robert a fait ses premières armes, deux grands frères, Carey, Bruce et une grande soeur, Theresa.

C’est là que l’histoire commence à être glauque : dans l’une des nombreuses interviews qui composent la docu série de Lifetime, Carey affirme que leur soeur Theresa a procédé à des attouchements sexuels sur son frère Robert et lui. Ce qui expliquerait peut – être les déviances sexuelles de Robert Kelly, AKA RKelly. L’ancienne professeure de musique du King du RNB nous parle d’un enfant perturbé, qui parlait tout le temps de sexe dans les chansons qu’il pratiquait, et ce de manière fort suggestive. Elle se rappelle lui avoir interdit de le faire demanière si brutale, mais rien n’y fait.

RKelly commence à se faire un nom dans sa ville de Chicago, mais il est surtout connu comme étant celui qui aime traîner aux abords des collèges et lycées, en compagnie de très jeunes filles. Plus c’est jeune, plus il aime.

Il consomme les jeunes femmes à une vitesse effrénée et les soumet aux tortures les plus imaginables, comme si sa virilité était tributaire des violences qu’il faisait subir à ses proies. Ses premières victimes que l’on a pu voir racontent toutes l’avoir rencontré dans des circonstances similaires : dans une fête, au centre commercial où ses gars servaient de rabatteurs, à la sortie de l’école …

Aaliyah Haughton, jeune fille fluette à la voix enchanteresse, croise sa route. L’oncle de la jeune fille leur sert de manager à tous les deux. Le duo devient vite complice et la suspicion commence à naître : cette alchimie, cette proximité, il doit y avoir « something ELSE! » Mais Robert et Aaliyah nient. Age ain’t nothing but a number, premier album studio de Aaliyah, cartonne et le titre éponyme, parle de la relation d’une jeune fille et d’un homme plus âgé, et le titre en lui – même le dit : l’âge n’est rien d’autre qu’un nombre, sans importance.

RKelly tisse sa toile, étend son aura. Il s’affiche partout avec Aaliyah, l’une de ses choristes et un autre de ses collaborateurs parlent de comment le couple s’isolait dans le bus de tournée, de leur mariage à la va vite (que la famille de Aaliyah a fait annuler, car elle était âgée de quinze ans au moment des faits).

Les témoignages s’enchaînent. Robert aime la force, Robert aime dominer, Robert aime qu’on l’appelle Daddy -_-

Ses frères eux aussi, parlons d’eux. RKelly, pour ne pas qu’on l’inculpe dans l’affaire de la sextape où on le voyait uriner sur l’une des jeunes filles, demande à son frère Carey de dire que c’était lui dans la vidéo en échange de 100 000 USD. Ce que ce dernier refuse, au grand dam de leur grand – frère Bruce qui lui dit, que son frère Robert a certaines « préférences » et que Carey aurait pu l’aider. Vous avez dit glauque?

Il épouse Andrea, une danseuse qui était venue auditionner pour un de ses clips. Vite, le conte de fées se mue en cauchemar et il la séquestre. Pour manger, elle doit lui demandr la permission, pour aller aux toilettes, pareil. RKelly a trois vies : celle de chanteur à succès ultra adulé, celle de mari violent et de père absent, et enfin celle de prédateur sexuel.

La dernière partie où l’on voit les parents des jeunes filles ayant fait partie de son harem, est à mon sens la plus problématique. Dans celle – ci, je fais un arrêt sur l’affaire de la nièce de Sparkle, l’une des anciennes protégées de RKelly. Souvenez – vous de son duo avec RKelly, le superbe titre Be Careful. Sparkle dit avoir amené sa nièce de 14 ans pour que RKelly l’aide à démarrer une carrière musicale, car elle avait confiance et pensait que toutes ces allégations étaient derrière lui. Alors qu’elle a affirmé plus tôt avoir vu sa femme Drea l’implorer de la laisser manger. Comment peux – tu être en compagnie d’un tel monstre, le voir traiter de façon si sauvage les femmes et penser que ta nièce sera sauvée? Je me le demande …

Les parents de jeunes filles telles que Dominique, Joycelyn, Azrael, sont face à la caméra et expriment leurs regrets face aux agissements. Azrael et Joycelyn sont encore avec lui, mais Dominique a pu s’échapper …

#My2Cents : les violences sexuelles constituent un fléau qui étend ses tentacules de pays en pays. J’ai trouvé un parallèle entre la culture du silence – et du viol – aux USA et en Afrique. Ce sont les mêmes modes opératoires. RKelly a été violé durant une grande partie de son enfance, son frère dit que leur mère n’était pas au courant. Quelle mère vit sous le même toit que ses quatre enfants et ne se rend pas compte que quelque chose ne tourne pas rond? Ca me rappelle un peu la triste histoire de Whitney Houston qui a été violée durant son enfance et a dû vivre avec cela toute sa vie. Sa mère Cissy, a tout nié en bloc …

Cette culture du silence s’illustre avec l’affaire de la nièce de Sparkle. Pour se racheter sans doute, Sparkle identifie sa nièce sur la sextape et témoigne contre RKelly. Les parents de sa nièce, son frère et sa belle – soeur, eux n’en font rien. Ils nient que leur fille est celle qui est sur la vidéo, au grand dam de son entraîneur de basket et de sa tante Sparkle. La famille fait bloc contre Sparkle, rejette toutes les accusations en échange d’un gros chèque. Sparkle est blacklistée de l’entertainment, sa carrière est brisée. Son frère lui, continue à jouer de la basse pour RKelly. Le pouvoir de l’argent …

Les parents des jeunes filles précitées, eux aussi, ne sont pas en reste. Comment croire que cet homme aux antécédents de violeur notoires, pourra aider votre fille à avoir une carrière de chanteuse? COMMENT? Comment laisser une jeune fille mineure aller auditionner avec un homme d’une quarantaine d’années dans une chambre d’hôtel et puis parcourir tout le pays ensuite à sa recherche? Je me le demande. Sa femme Andrea, elle, affirme n’avoir été au courant que sur le tard, alors que tout avait déjà fait. Soit …

Après avoir regardé #SurvivingRKelly, un mot a fait tilt dans mon cerveau : LE SOUTIEN. RKelly a été soutenu dans toutes ses entreprises destructrices. A commencer par la police de Chicago, qui détournent les yeux de tout ce qu’il fait, n’intervient jamais et ne le condamne jamais. Il l’a aussi été par son armée de collaborateurs, ses mr et mrs « yes, okay, sure Mr Kell, we’ll do that’, qui lui ont servi toutes ces jeunes filles sur un plateau. Soutenu aussi par l’industrie de la musique, car en plus de ses chansons, il en a écrit, produit et co – produit des milliers. Un faiseur de carrières, en somme.

Le mouvement #MeToo a permis en accord avec #MuteRKelly, de faire annuler une partie de ses spectacles, mais après qu’il ait sorti sa chanson – confession I Admit (où il ne confesse rien d’ailleurs) de 19 mns, il a retourné la situation en sa faveur. La preuve, à l’instant où #SurvivingRKelly était diffusé, sa musique remontait en tête des charts. Donc le boycott ne sera pas chose facile …

Le refus de plusieurs chanteurs et chanteuses (à l’inverse de John Legend) à s’exprimer dans #SurvivingRKelly est révélateur de beaucoup de choses : si RKelly tombe, il entraînera beaucoup de personnes dans sa chute. Et je suis pour qu’il tombe, mais que surtout le traitement médiatique soit équitable en ce qui concerne les fétichistes, les violeurs, les pédophiles, qu’ils soient noirs ou blancs. J’aimerai bien voir une docu série sur Roman Polanski, Harvey Weinstein, Woody Allen, Birdman, pour ne citer que ces pédophiles qui me viennent en tête …

La toile est divisée aujourd’hui sur le sort de RKelly : les pro et les contre. Pour ma part, je crois que la chose qui ferait taire RKelly et le ferait oublier pendant un long moment, ce serait la prison. Qu’il paie pour tout ce qu’il a fait, que ses complices soient mis sous les verrous aussi et que toutes ces jeunes filles soient rendues à leurs familles, qui elles aussi, doivent faire leur introspection. L’envie de briller sous les spotlights ne doit pas se faire à tous les prix !

NFK

Publié dans Bouquinage, Réflexion

Lu et approuvé : Bell – Hooks, Ne suis – je pas une femme? Femmes noires et féminisme

bhooksJ’ai refermé la dernière page de ce livre encore plus convaincue que le monde a besoin du féminisme. Le monde a besoin du féminisme pour que l’égalité sociale et politique existe, le monde a besoin du féminisme pour que les libertés soient rendues aux groupes opprimés (hommes et femmes confondus). Le monde a enfin besoin du féminisme pour que dans des sociétés inégalitaires telles que celle de l’Amérique, le groupe opprimé que sont les femmes noires aient plus de droits face aux hommes noirs et aux femmes blanches.

Car bell hooks, même si elle termine son livre en lançant un appel à toustes les féministes du monde, inscrit son livre dans l’espace spatio – temporel états – unien.

bell hooks est une féministe afro – américaine née dans le Kentucky. Marquée durant son enfance par les ségrégations raciales, elle tient le titre de son ouvrage Ain’t I a woman ? (Ne suis – je pas une femme ?) d’une interrogation que Sojourner Truth, femme noire américaine, abolitionniste et ancienne esclave, avait posée lors d’un discours célèbre sur les diverses oppressions subies par les femmes : oppressions de classe, race et sexe.

Dans son livre, bell hooks narre les diverses souffrances dont sont victimes les femmes noires et indexe les féministes blanches qui ont du mal à prendre en compte les oppressions croisées.

bell books commence déjà à théoriser l’intersectionnalité, et vient grossir les rangs de ses congénères féministes afro – américaines qui sont à l’intersection, au croisement de plusieurs types d’inégalités : leur classe, leur genre, leur couleur de peau. Angela Davis, Patricia Hill Collins, Kimberlé Crenshaw, sont autant de femmes noires activistes qui conscientes qu’elles sont grandement défavorisées dans une Amérique raciste et classiste, prennent leurs plumes pour écrire, lutter et se positionner face à un féminisme et un machisme blancs qui les oppriment. Publié en 1981 aux Editions United Press, Ain’t I a woman ? devient dans sa version française Ne suis – je pas une femme ? Femmes noires et féminisme et est publié aux Editions Cambourakis en 2015. Cette traduction que je juge assez tardive n’enlève en rien la teneur du texte, loin s’en faut. La préface de la traduction française est de Amadine Gay, et j’ai beaucoup aimé la mise en contexte qu’elle fait du féminisme afro en France, pays où les minorités peinent encore à se faire attendre, et toute velléité de créer des espaces par et pour les personnes de couleur est apparenté à du communautarisme.

L’intersectionnalité, concept qui est au cœur du livre de bell hooks, a été désignée comme meilleure pratique féministe en 2005 par une équipe de chercheurs au titre de tentative prometteuse pour composer avec les différences et les complexités dans la production des théories tout en maintenant l’élan politique du féminisme.

bell hooks commence par nous donner une autre grille du racisme. Initialement vu comme une domination des blancs sur les noirs, elle va plus loin en nous faisant voir le racisme comme l’expression du capitalisme et du colonialisme en donnant quelques exemples révélateurs : Christophe Colomb que l’on nous a vendu comme celui qui a découvert l’Amérique, le génocide des Indiens d’Amérique, les Indiens décrits comme des scalpeurs, la reproduction forcée des femmes blanches pour accroître la population … Tout a été fait pour que les femmes – surtout – n’aient aucune conscience politique, mais aussi pour que la domination raciale existant déjà dans la société américaine soit la même et que l’endoctrinement persiste.

539b59d87f97cLes femmes noires sont les plus lésées dans cette hiérarchie sociale : le patriarcat et le racisme vont de soi. Et tout le système politique américain est fait pour que l’éveil n’ait pas lieu. Même dans la création des premiers mouvements féministes, les femmes blanches ne prennent pas en compte les femmes noires. La sororité et l’esprit de solidarité qui prévaut ne les concerne QU’ELLES !

Le racisme l’a emporté sur toutes les autres formes de domination qui pouvaient exister : entre les hommes blancs et les hommes natifs américains, entre les femmes noires et blanches (qui pouvaient même dans un coin de leur esprit sécréter cette haine raciale)
Ce qui est intéressant à voir dans l’analyse de bell hooks, c’est comment les femmes noires ont souffert d’oppressions qu’aucune autre femme blanche n’a subi. Même si les femmes blanches se sentaient supérieures face aux hommes et femmes noires, elles ont tenté de minimiser le rôle qu’elles ont joué dans la ségrégation prôné par le patriarcat blanc.

Bien que les femmes blanches n’aient pas joué les premiers rôles durant l’esclavage, du fait de la division des sexes, elles continuent d’alimenter les stéréotypes racistes, ce qui fait que tant que ce racisme ne sera pas résolu, la cause féministe n’avancera aucunement. Même dans les mouvements abolitionnistes de l’esclavage, il n’y avait aucune volonté d’accorder les mêmes droits entre blancs et noirs, mais juste accroître la conscience (politique) des femmes blanches. On assiste donc ainsi à une idéalisation du rôle joué par les femmes blanches, alors que la réalité est toute autre !!!

Les réformistes blanches qui voulaient combattre l’esclavage, l’ont fait pour des motifs religieux et pas humains, elles montrent ainsi leur attachement face à la suprématie raciste blanche.

Le droit de vote est un exemple patent. Les voix des suffragettes ne se sont fait entendre que lorsqu’elles ont eu peur que les hommes noirs aient le droit de vote, à leur détriment
Le sexisme pourrait éclipser les inégalités raciales, c’était la plus grande peur des suffragettes blanches.

Les suffragettes blanches ne voulaient en aucun cas que les hommes noirs obtiennent le droit de vote, car les personnes de couleur auraient plus de poids qu’elles dans la société
Bien que Sojourner Truth (dont son célèbre Ain’t I a woman ? a donné son nom au livre de bell hooks) prenne régulièrement la parole lors de rassemblements féminins, un racisme institutionnalisé existait au niveau des mouvements féminins, car la femme blanche ne pouvait tout simplement pas reconnaître la femme noire comme étant son égale. Surtout au niveau des mouvements féministes. En atteste cet extrait : « Les féministes blanches partaient du principe que les femmes noires ne s’intéressaient pas au féminisme. Les féministes blanches ont continué à perpétuer l’idée fausse que les femmes noires préféraient rester dans des rôles féminins stéréotypés plutôt que d’obtenir l’égalité sociale avec les hommes ».

La division du travail s’est faite sur la base de la couleur. Les femmes blanches ne voulaient pas se mélanger et ne voulaient pas aussi effectuer certaines tâches ménagères jugées ingrates. Cette division du travail est à l’image des mouvements de femmes, que les femmes blanches avaient confisqué et fait leur parole la seule légitime et qui vaille la peine d’être entendue.

Même dans leurs écrits, les féministes blanches parlaient de LA femme états – unienne, qui n’était en réalité que la femme blanche
Cet autre extrait résume tout : « Dans une nation où règne l’impérialisme racial, comme c’est le cas dans la nôtre, c’est la race dominante qui se réserve le privilège d’être aveugle à l’identité nationale, tandis qu’on rappelle quotidiennement à la race opprimée son appartenance à une identité raciale spécifique ».

bell hooks pointe aussi du doigt les mouvements des droits civiques, où siégeaient des hommes tels que Martin Luther King qui étaient grandement mis en avant, au détriment des femmes noires, au plus bas et se battant pour sortir la tête de l’eau. En atteste Rosa Parks et toutes les autres femmes à ses côtés qui ont accompli de nobles combats dans une Amérique ségrégationniste vibrant à l’appel des lois de Jim Crow.

f92f3536c1e92bcf9b2608d85af66093Même si le livre de bell hooks s’inscrit dans une perspective états – unienne, je pense que toute femme – surtout si elle est de couleur – devrait le lire. Car les femmes originaires de groupes minoritaires se reconnaîtront à coup sûr dans ces propos et dans cette lutte constante pour s’affirmer. Et le féminisme, cette idéologie de par le monde qui prône une meilleure égalité sociale, politique et culturelle pour les femmes, est un sujet fédérateur …

Bonne lecture,

NFK

Publié dans Réflexion

Le culte de la masculinité

Les réseaux sociaux, quoi que l’on puisse en dire, sont aujourd’hui le miroir de nos vies. En ce sens qu’ils reflètent ce que nous vivons, et surtout pensons au quotidien. À chaque fois qu’un événement occupe l’actualité, je fais le tour des réseaux sociaux où j’ai un compte (Twitter, Instagram, Facebook) pour prendre le pouls et voir ce que les gens en pensent.C’est très instructif, et j’assimile cela à une enquête sociologique.

Les débats aussi font rage. Dans les rares groupes dont je fais partie, je privilégie la qualité des discussions et l’enseignement que je peux en tirer.
Ce fut le cas avec une discussion autour de la masculinité dans le groupe Let’s Talk (publicité gratuite). Ray, l’un des membres, avait posé la question de savoir si les hommes devaient gémir durant les rapports sexuels. Pendant que les uns étaient pour et les autres contre, mon cerveau se mettait en branle.
Les avis étaient partagés et les réponses données m’ont donné envie d’écrire cet article.
On peut dire que cet article vient en complément d’un autre que j’avais écrit concernant l’éducation des garçons. Vous pourrez le lire juste ici : https://cequejaidanslatete.wordpress.com/2018/02/06/eduquons-nos-garcons/
Dans l’imaginaire collectif (surtout africain), un homme, c’est la virilité par excellence : barbe, muscles saillants, voix de baryton, et tout ce qui s’en suit …Tout ce qui va à l’encontre de ces caractéristiques physiques bourrées de testostérone est à mettre dans le domaine féminin : tapette, tarlouze, femmelette et autres joyeusetés. Car rappelons – le, être efféminé, équivaut à être gay. Mais ceci est un autre sujet sur lequel je reviendrai.
Les petits garçons grandissent avec dans leur tête l’idée qu’ils sont de futurs hommes et leur éducation tournera autour de beaucoup de choses censées le leur rappeler : ne pas pleurer, ne pas montrer ses émotions, ne pas agir comme les femmes …
On le voit dès le bas-âge, quand ils commencent à s’affirmer et prendre conscience de leur être. Au cours de toutes les étapes formant leur enfance, les petits garçons sont entourés de modèles censés leur inculquer les phases de leur future carrure d’homme. Durant la phase cruciale de la circoncision, très douloureuse du moins comme elle se faisait traditionnellement et continue de se pratiquer dans certaines contrées africaines, les futurs hommes se voient trancher le prépuce avec un couteau et malheur à celui qui osera émettre le moindre sanglot.
En ville, dans les zones où se concentrent les bandes de jeunes garçons, chacun bande les muscles peu ou pas développés, la voix mue, la barbe commence à pousser, et quiconque sera à la traîne ou pleurnichera devant la douleur se verra traiter de « femme ». Car dans la dichotomie opérée entre le sexe masculin et féminin, la femme sera caractérisée par ses émotions (tristesse, colère, joie) et à la façon expansive de les montrer, et plus l’homme sera renfermé sur lui-même, taciturne et limite bougon, mieux cela vaudra pour lui. Car un homme ne pleure pas, ça cest connu.
Les petits garçons, pour en revenir à eux, qui auront envie de s’écarter de cet ordre pré établi, se verront durement réprimander et se brimeront encore plus, car à l’heure où les attributs masculins se forment, le regard de la société devient de plus en plus dur.
J’en ai parlé au début de ce billet. En parlant de masculinité, je fais une petite digression chez les homosexuels. Dans l’imaginaire collectif (surtout africain), celui qui est gay est une femmelette, une tarlouze, une tapette, en somme quelqu’un dont les caractéristiques féminines sont très développées. Alors qu’il n’est pas rare de voir un gay musclé, bien comme il faut, et ressemblant à un homme hétérosexuel. En parcourant les pages de disussion, notamment sur Facebook, je suis toujours effarée de lire les témoignages anonymes de jeunes hommes expliquant qu’ils ont dû cacher leur homosexualité à leur famille à grand renfort de séances à la salle de sport. Plus ils apparaissaient bodybuildés, moins les inquiétudes quant à une sexualité « normale » se faisaient. Ceci est encore un des revers du mythe de la masculinité.
Tout ce que j’ai énoncé plus haut relève de l’état des lieux face à ce fait sociétal. Maintenant que fait-on?
Pour moi, tout est à chercher à la base même de l’éducation. Un homme n’est pas Dieu sur terre, c’est une personne normalement constituée, avec des forces, des faiblesses … En les éduquant à cacher leurs émotions et a toujours montrer le côté positif, ces petits garçons, en grandissant, accumulent quantité de frustrations dûe à la pression pesant sur leurs épaules. Ce qui aura pour effets collatéraux de les transformer en tyrans déversant leur colère sur leurs compagnes.
Une redéfinition des rapports de genre, une plus grande flexibilité dans l’éducation des garçons en leur montrant qu’ils peuvent se laisser aller autant que les filles, toutes ces composantes permettront de rééquilibrer la masculinité et de la rendre moins toxique et pesante.
Bonne lecture,
NFK
Publié dans Réflexion

Ainsi soit-elle – Benoîte Groult

J’ai fait « connaissance » avec Benoîte Groult en lisant La parole aux négresses (Denoël, 1978) de Awa Thiam, l’un des ouvrages qui a guidé la lecture croisée constituant la première partie de Vous avez dit féministe?

Avant de plonger dans l’étude sociologique établie par Awa Thiam, Benoîte Groult, à travers une magnifique préface, pose le débat et décortique les problématiques dénoncées par Awa Thiam dans son livre. Et tout le long de l’ouvrage, Awa Thiam n’a pas manqué de rendre un hommage appuyé à Benoîte Groult, magnifiant son combat féministe dans une France psychorigide où les libertés des femmes n’étaient pas aussi évidentes qu’elles le sont aujourd’hui. C’est ainsi que j’ai mis Ainsi soit-elle dans la liste de mes futures lectures.

Ayant vécu jusqu’à l’âge de 96 ans, Benoîte Groult fut assurément un témoin de beaucoup de mutations dans l’histoire du combat pour les revendications féminines. Écrivaine, essayiste, féministe, Benoîte Groult s’est essayée à presque tous les genres littéraires et est de la trempe de celles qui ont traversé et marqué l’histoire du féminisme du XXe siècle. Au Sénégal, je la comparerai dans une moindre mesure à Mariama Bâ, en ce sens qu’elle a marqué et façonné la pensée de nombre de féministes françaises …

Tout comme une Simone De Beauvoir à son époque, Benoîte Groult évolue dans un milieu bourgeois aseptisé et à travers la bulle de son enfance, puis de son adolescence, au gré des allers retours entre Paris et la Bretagne, ne sera que très peu ébranlée face à la condition des femmes.

N’ayant véritablement, comme elle n’a eu de cesse de le dire, « pris son indépendance qu’à l’âge de 35 ans », sa prise de conscience féministe l’a ainsi classée dans les écrivaines féministes.

Étiquette qu’elle ne rejette pas, mais qu’elle revendique haut et fort. Lorsque paraît en 1975 Ainsi soit-elle, ouvrage dans lequel elle dénonce les mutilations génitales féminines, une partie de la presse se déchaîne et la traite de tous les noms. Pascal Jardin, dans le magazine Lui, fustige « les ovariennes cauchemardesques et les syndicalistes de la ménopause ». Maurice Clavel aura la délicatesse de la qualifier de « mal baisée ». Dès lors qu’il s’agit des femmes et de leur condition, ces messieurs, aussi brillants soient-ils, écument de rage et s’avèrent d’une grossièreté des plus violentes. Mais les lectrices et lecteurs, eux, seront au rendez-vous et ce livre agira comme un électrochoc et questionnera en profondeur la société française.

Ce que j’ai particulièrement aimé, en lisant Benoîte Groult, c’est ce désir permanent d’émancipation féminine, de recherche infinie des multiples chemins qui mènent à la liberté de chacune avec cette conscience exacerbée des autres. Elle sait, dès le départ, que sa vie sera « un parcours d’obstacles ». Elle aurait pu se marier sagement et élever ses enfants comme il était de tradition. Elle se mariera trois fois, divorcera deux fois, aura deux filles et aura avorté de nombreuses fois dans les conditions épouvantables d’alors. Et dans cette queste éperdue de son « moi » intérieur, elle me rappelle encore une fois Mariama Bâ, qui comme je l’ai lu dans Maeiama Bâ, ou les allées dun destin, essai de sa fille Mame Coumba Ndiaye (https://cequejaidanslatete.wordpress.com/2016/06/26/lu-et-adore-mariama-ba-ou-les-allees-dun-destin-de-mame-coumba-ndiaye/), se mariera plusieurs fois et divorcera plusieurs fois, considérant qua chaque fois que les liens du mariage étaient étouffants et ne rentraient pas dans ses plans de femme désirant s’assumer et vivre pleinement dans une société sénégalaise oppressante.

Mais elle est tenace et avance, d’abord à tâtons, gagnant en assurance, en indépendance. Dans Ainsi soit-elle, elle ne manque pas d’humour en écrivant : « Il est vrai que j’ai un cerveau de femme, j’aurais dû vous l’avouer plus tôt. C’est un ordinateur plus rudimentaire, dame ! Et qui comporte peu de circuits et absorbe moins de données. Je suis née comme ça et j’ai beau avoir fait des études dites supérieures parce que j’ai eu la chance de naître au XXe siècle où, par suite du relâchement des mœurs, on a fini par nous ouvrir les portes des lycées et des facultés, comme on permet de guerre lasse à l’enfant qui vous a enquiquiné toute la journée de jouer avec la boîte à outils de papa, je ne parviens pas à me sentir l’égale de l’homme. »

Benoîte Groult réhabilite aussi de grandes figures féminines ignorées par les gardiens du temple de l’Histoire écrite et déclinée au masculin. En premier lieu Jeanne d’Arc, la première à franchir le pas et à jouer dans la cour des hommes et des rois. Mais aussi Louise Labé, Marguerite de Navarre, Flora Tristan, Rosa Luxemburg et, bien sûr, Olympe de Gouges, figure de la Révolution française, si dérangeante qu’elle finira sur l’échafaud, à qui elle consacrera un essai et écrira à son propos : « Elle a eu l’audace de changer un mot, un seul, à l’article 1 de la Déclaration des droits de l’homme : “Toutes les FEMMES naissent libres et égales en droit.” Ce seul mot était un défi lancé aux hommes. Il procédait d’une idée si novatrice, si dérangeante, si révolutionnaire en mot, qu’il menaçait l’équilibre de la famille et celui de la société.

Ainsi soit-elle est un livre à lire par toute femme déjà, mais aussi par toute femme s’intéressant un tant soit peu a la cause féministe. Benoîte Groult, avec les mots de son époque, a pointé du doigt la mysoginie ambiante, le laxisme des hommes à égard de leurs compagnes, leur cruauté, mais aussi la non reconnaissance de leurs droits … Ce livre n’a pas pris une ride, et en le lisant, j’ai eu l’impression quelle s’adressait à moi, jeune sénégalaise trentenaire évoluant entre l’Occident et l’Afrique et en proie aux mêmes questionnements.

C’est en cela que Ainsi soit-elle est actuel et est à lire et à faire lire !

Bonne lecture,

NFK

Publié dans Réflexion

Léopold Sédar Senghor, quel legs ?

La Mairie de Nantes, en collaboration avec la Maison de l’Afrique, a organisé, début Juin, dans le cadre de son jumelage avec la ville de Rufisque, une exposition sur le Sénégal sous toutes ses formes : culture, géographie, histoire …

Qui dit histoire, dit aussi politique. Cette rétrospective autour du Sénégal a été le prétexte pour nous inviter, ma consœur Nafissatou Dia et moi, autour d’une table – ronde dont le thème était l’héritage de la pensée de Léopold Sédar Senghor.

Pendant que Nafissatou faisait une communication sur l’esthétique dans la poésie de Senghor et la richesse de sa création littéraire, j’ai préféré aborder l’aspect politique et particulièrement comment le premier Président de la République du Sénégal est perçu chez les jeunes d’aujourd’hui.

Il gouverna le Sénégal de 1960 à 1981 avant de quitter le pouvoir en y laissant son « Dauphin » Abdou Diouf qui gouverna durant vingt ans à son tour. Père de la nation sénégalaise, dans la période post – indépendance à l’instar d’autres pays qui furent indépendants à peu près à la même période tels que la Côte-d’Ivoire de Félix Houphouet Boigny, le Ghana avec Kwame Nkrumah, la RDC avec Patrice Lumumba …

Premier Africain agrégé en grammaire, Léopold Sédar Senghor fut aussi le premier Africain à siéger à l’Académie française. Parallèlement à ses activités littéraires, il fonde le mouvement de la négritude, avec Léon Gontran Damas et Aimé Césaire.

En entremêlant littérature et politique, Léopold Sédar Senghor rayonne sur la scène internationale. Mais a-t-il réussi sa carrière politique ?

Sa formation politique, l’Union Progressiste Sénégalaise, ancêtre du Parti Socialiste, fonctionnait sous le régime parlementaire et donnait beaucoup de pouvoir au Président du Conseil, en l’occurrence Mamadou Dia. La fracture entre les deux hommes a lieu durant la tristement célèbre crise de 1962. Avec la montée en puissance de Mamadou Dia et son projet de développement du système coopératif, de façon à ce que les structures paysannes vivent des cultures vivrières telles que l’arachide, la culture agraire agraire se développe et les paysans, en se regroupant sous forme de coopératives, deviennent autonomes.

Mamadou Dia se rapproche de pays tels que l’ex – URSS dans l’optique d’appliquer leur modèle économique au Sénégal. Senghor, lui, entend mener une indépendance accompagnée avec l’ancienne puissance colonisatrice, la France.

Les observateurs de l’époque disent que de là, commencent les premières frictions entre le Président de la République et le Président du Conseil.

L’UPS (Union Progressiste Sénégalaise), parti au pouvoir, ouvre la voie au multipartisme. Mais ce multipartisme ne l’est que de façade, car Senghor traque ses opposants. Quiconque tente de mettre sur pied un parti politique dissident, subit ses foudres.

Cheikh Anta Diop, savant, chercheur et égyptologue, en fit les frais. La guerre idéologique qui se fait entre les deux hommes a lieu surtout au niveau de l’acceptation de l’africanité. Pendant que Senghor clame que « la raison est hellène, l’émotion est nègre », Cheikh Anta dénonce l’aliénation de noirs intellectualisés tels que Senghor, encore liés à la France. Selon lui, Senghor se sert de la négritude « pour procéder à la destruction de la vraie culture africaine ». L’opposition ira à un tel niveau que lorsque Cheikh Anta fonde son parti le RND (Rassemblement National Démocratique), il ne reçoit pas l’agrément parce que « sans aucune identification aux courants politiques autorisés ». Senghor attaque Diop sur le plan syntaxique en suspendant la parution du journal Siggi, créé par ce dernier. Il affirme que le mot wolof siggi s’écrit avec un seul « g » et exige la correction de la faute.

La dernière répression senghorienne et pas des moindres dont je ferai état est le cas de Omar Blondin Diop. Normalien, brillant esprit, libre et anticonformiste, il se rebellera durant sa jeune vie contre le régime senghorien, jusqu’à perdre la vie dans les geôles de l’île de Gorée. D’aucuns estiment qu’il fut battu à mort, d’autres – la version officielle – qu’il est mort de mort « naturelle ». Toujours est – il que quarante ans après sa mort, les archives commencent à être dépoussiérées et sa disparition questionnée.

Certains disent même que cette haine que lui vouait Senghor n’était pas seulement due à sa rébellion contre le système, mais aussi au fait que Blondin, l’autre Diop, pour reprendre une formule consacrée, avait réussi au concours d’agrégation de l’École Normale Supérieure de la Rue d’Ulm, là où le Président poète avait échoué.

Aujourd’hui, la jeunesse sénégalaise rejette avec de plus en plus de véhémence, là où leurs aînés faisaient dans le politiquement correct, l’héritage de Senghor. Longtemps confinées à l’état de conversations de salon, le peu de témoins de cette époque encore en vie sortent de leur réserve pour apporter leur version des faits, souvent tronqués à l’époque.

Des éléments d’archives, tels que des propos aigres échanges entre Cheikh Anta et Senghor par voie de presse, des livres tels que Mémoires d’un militant du tiers-monde de Mamadou Dia (Publisud, 1985), mémoires durant lesquels Mamadou Dia revient sur des faits occultés et se débarrasse de ce sobriquet de « faiseur de coup d’État » qui lui a longtemps été accolé, Sénégal, notre pirogue de Roland Colin (Présence Africaine, 2007), proche collaborateur de Senghor et Dia, et plus récemment les films du cinéaste sénégalais Ousmane William Mbaye Président Dia et Kemtiyu, Seex Anta, films consacrés respectivement à Mamadou Dia et Cheikh Anta Diop.

« Senghor a toujours été torturé par des drames intérieurs, alors que Mamadou Dia, lui, incarnait la négritude vécue. »

Cet extrait de Sénégal, notre pirogue trouve une résonance particulière chez la nouvelle génération, donc la mienne. Pour beaucoup d’entre nous, la négritude dont se réclamait Senghor, il ne la représentait pas, au contraire d’un Aimé Césaire, le nègre « fondamental. »

Une impression d’inachevé reste en travers des gorges, car les douze années d’emprisonnement de Mamadou Dia nous ont privés d’un grand homme, qui même s’ils n’était pas l’incarnation de l’homme providentiel (ses proches collaborateurs le disaient un tantinet dictateur), il aurait pu former un tandem intéressant avec Senghor, et mettre le Sénégal sur les rails de l’émergence, tant chantée aujourd’hui.

Quant à Cheikh Anta Diop, l’aura dont il jouit hors du Sénégal et le dénuement dans lequel il a quitté ce monde, combiné à l’absence total d’hommage de la nation et l’effacement des livres d’histoire du Sénégal, est le résultat des persécutions du régime senghorien, et c’est une pilule de plus qui a du mal à passer. Plus représentatif des valeurs africaines, à travers ses thèses sur notamment l’Égypte pharaonique et la promotion des langues négro – africaines, Cheikh Anta se pose comme un modèle chez des jeunes en quête perpétuelle de références.

Même son de cloche pour Omar Blondin Diop, brillant esprit dont le quarantenaire de la disparition ouvre la brèche à plusieurs formes d’hommages, lui aussi dont le nom a été effacé de l’histoire de notre pays.

L’Histoire reste à réviser, et aujourd’hui plus que jamais, elle suit son cours, et le legs laissé par le Président poète est de plus en plus questionné et malmené.

NFK

Publié dans Au Sénégal, Réflexion

Kemtiyu

kem07 Février 1986 – 07 Février 2017

32 ans aujourd’hui que s’éteignait Cheikh Anta Diop. Et pour le symbole, Kemtiyu, la pépite cinématographique que lui a consacrée Ousmane William Mbaye, sera projetée ce 06 Février après le JT de 20h en version française sur la RTS1 et en version wolof sur la RTS2.

Je ne pensais pas que Ousmane William Mbaye ferait ou pourrait faire un jour un meilleur film que President Dia. Ou encore Mère Bi, et Xalima la Plume, films dédiés respectivement à sa mère Annette Mbaye d’Erneville, et à l’immense artiste que fut Seydina Insa Wade. Mais il l’a fait ! Kemtiyu (celui qui est noir), Seex Anta, est un vrai BIJOU ! Cheikh Anta DiOp, celui qui préféra l’honneur aux honneurs …

En 94 minutes, Ousmane William Mbaye nous (re) plonge dans la vie de celui qui s’est battu sa vie durant à prouver la véracité de ses thèses, celui qui nous a décomplexés, mais surtout celui qui n’a eu de cesse d’exhorter ses congénères à aller chercher la connaissance directe. Des plaines arides de Ceytu aux amphithéâtres de La Sorbonne, en passant par le Caire et son laboratoire de l’Ifan, Cheikh Anta a brillé partout où il est passé. Les témoignages de ses enfants, de sa regrettée épouse, de ses frères d’armes tels Théophile Obenga, tous sont unanimes : Cheikh Anta était mû par la recherche de la connaissance et en a fait son leitmotiv.

cadLe film de Ousmane William Mbaye est d’autant plus intéressant qu’il ne s’agit pas d’un déroulé subjectif, où l’on dépeint Cheikh Anta comme un « Messie ». L’élément montrant un scientifique français décrivant Cheikh Anta comme un scientifique aux recherches « éparpillées » revêt tout son sens. Combattu hier, décrit comme un fou, combattu aussi bien politiquement que scientifiquement, Cheikh Anta DiOp ne laisse personne indifférent. Et comme l’a si bien dit le Doyen de l’Université d’Atlanta, où est célébrée le Cheikh Anta Diop’s Day, « il est allé chercher ce qu’il y avait de plus profond en nous ».

Kemtiyu, à voir et revoir !

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NFK