Publié dans Bouquinage, Réflexion

Lu et approuvé : Le Triangle et l’Hexagone – Maboula Soumahoro

maboulaDès lors qu’elle nous avait lu quelques (superbes) extraits de son livre à paraître durant la Journée d’Etudes consacrée aux Black Studies que nous avions organisée à l’EHESS, je n’ai eu de cesse d’attendre la parution dudit livre avec impatience.

Elle, c’est Maboula Soumahoro, Maîtresse de Conférences à l’Université de Tours, spécialiste en langues et littératures anglaises et anglo-saxonnes, chercheuse en french diaspora studies. Considérée comme l’une des principales voix sur la question de l’identité noire en France, aux côtés de chercheurs tels que Pap Ndiaye, auteur de La Condition noire (La Condition noire, Essai sur une minorité française, Collection Folio Actuel, Ed. Gallimard, Paris, 2009), il nous avait semblé, mes camarades co-organisatrices de la Journée d’Etudes et moi-même, plus que légitime de lui demander de faire partie du comité scientifique. Grande fut notre joie lorsqu’elle nous fit l’honneur d’accepter, et de nous lire en prime des extraits de son ouvrage.

Le livre, sobrement intitulé Le Triangle et l’Hexagone, est découpé en cinq principales parties :
• L’introduction. Parole noire/Noire parole
• Le triangle
• Le parcours universitaire
• L’Hexagone
• Conclusion. Noires sont les orbes, ou ce que la beauté doit au chaos

« Il est important de poser un cadre, de délimiter. Car on veut savoir de quoi l’on parle ». (p.12)

unnamedMaboula commence par poser le cadre diasporique, partant de l’Afrique, berceau de l’humanité, suivant les trajectoires de ses populations, qui à la faveur de la traite transatlantique, ont migré soit vers l’Europe, soit vers les Amériques, façonnant corps et esprits, mais aussi influant à tout jamais sur quantité de générations africaines à venir.

Dans la recherche scientifique, la première personne du singulier, le « Je » donc, est proscrit et doit s’effacer au profit du « Nous », plus englobant, et ce « Nous » est censé représenter l’objectivité et la distance dont le chercheur doit faire preuve en analysant son objet d’études. Maboula prend délibérément le contrepied de cette règle, en utilisant le « Je », se mettant à nu, contant son histoire.

A la faveur des flux migratoires qui ont été le fait de milliers (voire plus) de familles africaines, sa famille vient s’installer en France, en provenance de la Côte-d’Ivoire, en quête d’une vie meilleure ; gardant dans un coin de l’esprit le retour au pays. Mais plus les années passent, plus le retour semble lointain, hypothétique. Les enfants issus de ces familles, tout en conservant des pans de cet ailleurs tant conté et chanté, se considèrent chez eux en Hexagone. C’est le cas de Maboula, car la France l’a vue naître. Elle est donc Française, c’est un fait …Les deux parties du triangle que sont l’Afrique et l’Hexagone se connectent pour former un tout, mais il manque cependant une partie.

« Il me faut cependant admettre que mon intérêt a pris de l’ampleur lorsque j’ai entamé ma propre navigation à travers le Triangle Atlantique en me rendant aux Etats-Unis ». (p. 60)

A la faveur de champ de recherches qui s’élargissait, Maboula effectue un premier séjour en Amérique. Là-bas, le choc culturel est moindre face aux infinies possibilités intellectuelles qui s’offrent. Dès l’instant où, quand elle se présente, elle se dit « Française », aucune question ne fuse. C’est donc dans l’ordre normal des choses. Et aux USA, elle prend conscience de sa condition de Noire, décide de l’assumer pleinement. Et Edouard Glissant et Maryse Condé, grands écrivains qui sont professeurs au sein de l’Université américaine, participent à construire cette conscience intellectuelle qui prend de l’ampleur.

Une dualité commence à se former entre la France et les USA, deux espaces géographiques où la question raciale est traitée différemment. Forte de cette expérience, Maboula commence à se forger, posant un autre regard sur elle-même, mais aussi le monde qui l’entoure. Concepts, théories, auteurs-clés ayant produit des écrits sur le nationalisme noir, tout ceci contribue à un changement de paradigme.

unnamed1La question du retour commence à se profiler, et surtout avec l’actualité socio-politique ayant trait en France, elle devient urgente. L’année 2005 est une année charnière en France, car elle est considérée comme l’année durant laquelle les révoltes dans les banlieues débutent. C’est l’année pendant laquelle Zyed et Bouna, deux jeunes issus de la commune de Clichy-Sous-Bois, trouvent la mort suite à des violences policières.

« En 2005, il n’était plus possible pour moi d’éluder la question de ma propre expérience française ». (p.113)

A partir de ce moment, Maboula commence à prendre des positions, et surtout à construire son personnage médiatique. Le détour par les USA lui a permis de reconsidérer et revaloriser sa condition de femme Noire et musulmane, mais ce séjour américain ne devait plus lui servir de paravent pour ne pas voir ce qui se passait en France.

« En cela, il est temps de sortir de l’Hexagone, d’envisager le Triangle. Et le reste du monde ». (p.138)

J’ai dévoré le livre en trois jours, tellement j’ai été happée par l’écriture fluide, rigoureuse, et fourmillant de références de Maboula Soumahoro. L’hybridité du livre joue aussi pour beaucoup sur le fait qu’on le lit d’une traite. Mi-essai, mi-autobiographie, l’on est tantôt admiratif face à la rigueur scientifique de l’autrice, tantôt ému.e face au parcours jalonné d’embûches, où rien (encore aujourd’hui) ne lui est donné.

Et c’est en cela que Le Triangle et l’Hexagone est à lire et faire lire, car il créera à coup sûr des émules.

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