Lu et approuvé : Jamais sans ma fille – Betty Mahmoody

23899115_1746645638741245_817300544_nJ’ai lu Jamais sans ma fille, le livre – témoignage de Betty Mahmoody il y a une bonne dizaine d’années. Comme des millions de personnes, j’ai été horrifiée de lire le combat de cette mère pour s’extirper de l’enfer iranien. Partie en compagnie de sa fille Mahtob et de son mari Moody en Iran pour ce qui devait initialement être des vacances de deux semaines, elle voit le piège se refermer sur elle une fois sur place. Son mari, le vénérable Docteur Mahmoody, osthéopathe et anesthésiste exerçant dans le Michigan, se transforme en fanatique dont la seule parole qui est digne d’être entendue est celle de l’Ayatollah Khomeyni.

Avant leur départ pour l’Iran, Moody avait omis de mentionner un détail intéressant à Betty : il avait perdu son travail à l’hôpital, ce travail qui faisait sa fierté, car il lui permettait d’arborer le pompeux titre de « Docteur ». Quelques – uns de ses proches avaient séjourné en Amérique, certains se comportant comme des tyrans et intimant à Betty quoi dire et comment se comporter … Les preuves de la radicalisation de Moody s’amoncelaient sous les yeux de Betty : les réunions clandestines, la haine grandissante de l’Amérique, le cercle d’amis qui s’amenuisait, la dépression dans laquelle Moody s’enfonçait, mais elle ignorait tout, considérant que son mari était bien trop « américanisé » pour désirer s’établir à Téhéran.

Une fois là – bas, elle déchante : tout est sale, la nourriture trop grasse, Ameh Bozorg, la sœur de Moody et protectrice du clan, la hait et l’isole. Sa fille Mahtob, semble s’être accoutumée à la vie à Téhéran et porte désormais le tchador sans problèmes. Mais Betty ne lâche pas et multiplie les contacts pour les faire sortir de là : l’Ambassade de Suisse, les coups de fils chez Ahmid le commerçant, les lettres passées en douce, ses parents, ses fils Joe et John qui saisissent le Département d’Etat à Washington, tout le monde s’active pour qu’elle puisse regagner l’Amérique.

Pendant ce temps, Moody l’enferme et la bat de temps à autre, sans que personne n’intervienne. Car la femme doit « une totale obéissance » à son mari. Pour lui prouver qu’elle s’est muée en cet être qui dit oui à tout, elle prend des cours de Coran, se met à faire ses prières et fomente un plan. Jusqu’à ce jour où le fameux plan est exécuté. S’ensuit une terrible traversée du pays pour atteindre les montagnes glacées de la Turquie, et à Ankara, le drapeau américain de l’Ambassade leur permettra de regagner ce pays dont elles rêvaient depuis dix – huit mois : l’Amérique.

Qu-est-devenue-Mahtob-Mahmoody-l-heroine-de-Jamais-sans-ma-filleJ’ai apprécié cette deuxième lecture, bien que cette fois – ci mon avis soit un chouya plus mitigé. L’émotion suinte à chaque page et mon cœur s’est serré ligne après ligne en découvrant une fois de plus le martyr qu’a été celui de cette femme, qui a supporté jour après jour coups, humiliations, déracinement dans un pays qui lui était hostile. Mais mariée à un Iranien, elle avait vu les signes avant – coureurs avant d’accepter d’aller en Iran. Mais au nom de l’amour, elle a accepté.

De plus, la forte dose de manichéisme que l’on sent dans la description des us et coutumes iraniens, dans leur perception de l’Amérique, m’a laissée perplexe. Car nous avons d’un côté l’Iran, pays arriéré peuplé de brutes qui ne sont bons qu’à psalmodier des versets du Coran et frapper les femmes, de l’autre l’Amérique, pays civilisé où il fait bon vivre … Alors que la guerre qui fait rage à l’époque entre l’Iran et l’Irak a en son centre les Etats – Unis. Je ne sais pas si Betty l’a fait à dessein, mais cet aspect fausse à mon avis son récit, qui reste teinté d’émotion.

Pour compléter ma collection et me faire une plus ample idée de son histoire, je lirai prochainement le livre écrit par sa fille Mahtob et son mari Moody, qui n’est lui, plus de ce monde.

Excellente lecture,

NFK

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Balance ton saï saï !*

Harvey Weinstein, tout – puissant propriétaire du studio Miramax avec son frère Robert, ayant à son actif une quantité non négligeable de productions hollywoodiennes, s’est vu au début du mois d’Octobre accusé de harcèlement sexuel. Avec force détails, la première victime, suivie immédiatement de plusieurs autres, a expliqué comment H. Weinstein utilisait son pouvoir pour les forcer à entretenir des relations sexuelles avec lui, en échange de l’avancement de leur (s) carrière (s) cinématographique (s). Car quand l’affaire a éclaté, le motif était le même : proposer des contrats mirobolants aux actrices débutantes ou confirmées après avoir abusé d’elles. Les langues se sont déliées, l’omerta a été brisée et ce fut le déluge. Chaque actrice, d’hier à aujourd’hui, a eu son moment « what the fuck? » avec le producteur.

Les réseaux sociaux, surtout Twitter, amplificateur de phénomène par excellence, s’en sont emparés et la parole fut libérée. Anonymes et personnalités, chaque femme démontrait qu’à un moment ou à un autre de sa vie, elle avait été la victime de harcèlement sexuel, car le « non » qu’elle avait pourtant dit à haute et intelligible voix avait été confondu avec un « oui ».

Le mouvement #BalanceTonPorc était porté sur les fonds baptismaux. Pas un jour ne passe sans qu’un acteur hollywoodien ou même un vulgaire anonyme, ne fasse l’objet de dénonciations de la part de ces femmes qui ont décidé de ne rien lâcher. Ces dénonciations se sont même étendues outre Atlantique et d’autres hommes publics, à l’image du prédicateur Tariq Ramadan, en font les frais.

23031485_1721146181291191_2605635443016355815_nAvant de donner plus largement mon avis sur le mouvement #BalanceTonPorc, j’aimerai le contextualiser et parler du cas du Sénégal ; c’est la raison pour laquelle j’ai intitulé ce billet #BalanceTonSaïSaï. Mon pays, où les femmes sont devenues étrangement aphones. Une amie avait partagé un visuel sur Facebook qui parlait de cet état de fait, stipulant qu’au Sénégal le harcèlement sexuel ne semblait pas exister, tant l’absence de réactions était flagrante. L’image ci – contre fut le déclic qui m’a poussée à écrire ce post. Dans un pays où le mugn et le sutura sont érigées en valeurs cardinales, pourquoi s’étonner ?

En traduction littérale, le mugn pourrait être assimilé à la propension à endurer stoïquement les épreuves. La capacité des femmes à faire preuve de muugn fait d’elles de « bonnes » femmes, que tout homme rêverait d’avoir sous son toit. Quant au sutura, il vient en complément du mugn et consiste à tout cacher, tout maquiller, feignant que tout va bien avec un large sourire alors qu’au fond de nous, c’est la misère. Il suffit d’écouter les émissions radio ou de parcourir la colonne faits divers des journaux pour se rendre compte de l’ampleur des faits. On viole, on harcèle, on bafoue, on violente impunément les femmes, sœurs, cousines, belles – filles et même filles, sans aucune représaille.

Les rares fois où il m’arrive d’écouter la radio, je reste bouche bée devant les témoignages des femmes ayant souffert d’attouchements sexuels. Dans la plupart de ces malheureux cas, la victime connaît le bourreau, car c’est un homme évoluant dans sa sphère familiale. Mais pour ne pas briser l’harmonie de la cellule familiale, la plainte initialement déposée va être retirée. Les mères protègent les maris qui violent les enfants, car souvent le bonhomme est un notable respecté et respectable, donc on camoufle … Ou pire encore, la victime se verra accusée d’être une fille/femme de mœurs légères, et donc tout ce qui lui est arrivé est de sa faute. Le troisième scénario qui peut advenir et qui est le plus effarant, c’est d’ignorer les signaux pourtant perceptibles et annonciateurs d’un viol.

Tout cela est quand même bien alarmant ! Ces femmes qui se heurtent à l’indifférence et au mépris face à la souffrance qu’elles endurent, doublé du diktat de la phallocratie méritent qu’on les entende, qu’on les soutienne et qu’on dénonce leurs agresseurs. En cherchant à les museler, on les viole une seconde fois. Je suis pour la dénonciation au vu et au su de tout le monde, que tout un chacun puisse reconnaître le visage de celui qui a été assez malade pour agresser sexuellement une femme. L’assouvissement de la libido étant le seul motif de ces mâles à la recherche du mal, on ne doit pas les protéger !

Les femmes souffrent bien assez au Sénégal avec tout ce qui leur est imposé comme contraintes sociétales, elles courbent suffisamment l’échine pour satisfaire les désirs de leurs conjoints, alors il ne faut pas en rajouter ! Nous ne sommes plus à l’époque du Allah baxxna* résigné, mais bel et bien du Allah Allah bey sa tool !*

Je trouve aussi réducteur et insultant de lire certaines réactions de femmes niant la réalité des agressions sexuelles, s’enfonçant dans le déni jusqu’au cou et rejetant la faute sur leurs congénères. Je me doutais bien que la solidarité féminine était une chimère, mais le « elles l’ont bien cherché » ou encore « c’est une aggravation des faits », n’ont pas leur place ici ! Le philosophe allemand Nietzsche le résume parfaitement avec cette phrase : « les femmes elles – mêmes, tout au fond de leur immense vanité personnelle, gardent un mépris impersonnel de la femme ». Tout est dit …

viol sngalAlors femmes sénégalaises, ne soyez pas en reste, écrivez, parlez, dénoncez et on vous entendra ! Ces actes vils et barbares ne doivent plus être saupoudrés de sutura ! Enough is enough !!!

Pour revenir sur le mouvement #BalanceTonPorc qui a quand même permis à beaucoup de femmes d’oser parler, je reste quand même mitigée face à l’ampleur qu’il prend maintenant. Entendons – nous bien, je soutiens la prise de parole des femmes et comme je l’ai dit tout au long de cet article, l’impunité doit cesser, mais lire chaque jour que telle actrice ou telle femme connue a subi des attouchements sexuels de tel homme connu pousse à se demander ce qui est vrai et ce qui ne l’est pas. Ces allégations supposées – pour attirer le buzz et la contrepartie financière – noient les vraies victimes et transforment leur combat pour la vérité en un scandale people. J’ai lu de ci de là des réactions d’hommes outrés accusant les femmes d’être à la recherche de l’argent. Car quand on accuse un homme d’avoir violé une femme, surtout si celui – ci est connu, le premier réflexe qu’il aura est de sortir le carnet de chèques pour étouffer l’affaire …

Alors sachons choisir nos batailles et surtout balançons ces saï saï qui tuent silencieusement les femmes sans ressources mentales ! L’impunité doit CESSER !!

Bonne lecture

NFK

*Saï sai : pervers

*Allah baxxna : Dieu est grand

*Allah Allah bey sa tool : aide – toi, le ciel t’aidera

Au jour le jour – Danielle Steel

Danielle Steele_pink_dressDanielle Steel fut l’une de mes auteures favorites durant mon adolescence. Parmi la pléthore de livres qu’il me ramenait de ses déplacements, un roman de Danielle Steel s’y était glissé, car le libraire chez qui il allait voulait coûte que coûte que je « découvre » les écrits de Danielle Steel. Il n’avait pas tort. Je me suis jetée sur ce livre et j’en ai vite réclamé d’autres.

J’avais commencé avec Kalédoïcospe ou Star si mes souvenirs sont exacts. Je devais être en classe de 3e secondaire … Mes copines de classe et moi ont vite été piquées du virus Danielle Steel et une fois que ma collection s’est bien agrandie, je faisais circuler les livres et on s’échangeait des livres. Cela remonte maintenant à une quinzaine d’années. J’ai entre temps ahéré au Club Danielle Steel France et je recevais à chaque fin d’année une belle photo d’elle dédicacée. En plus d’écrire des livres que j’aimais, Danielle Steel était d’une beauté renversante et apparaissait toujours couverte de superbes bijoux, ce qui ajoutait à mon bonheur.

L’un de ses livres que j’ai le plus aimés et que je devrais relire un de ces jours est Un rayon de lumière, dédié à son fils Nick Traina, maniaco – dépressif qui s’est donné la mort. Dans ce livre, elle nous relate avec ses mots de mère ce combat perdu d’avance entre son fils et ses démons. Je devrais l’exhumer de ma collection de livres et en faire une note de lecture. Patience, patience, ça arrive !

Au fil du temps, j’ai décroché des livres de Danielle Steel. Pourquoi ? Voici quelques raisons : ses histoires avaient une fin trop « téléphonée », se ressemblaient parfois trop, les intrigues manquaient de consistance et ses héros et héroïnes évoluaient tous dans la sphère huppée américaine. Rien de nouveau en somme. Mais avec le recul et quelques années en plus, je me rends compte que la simplicité des histoires qu’elle nous narrait avait contribué à asseoir son succès.

107883072Son public, relativement féminin, désirait lire des ouvrages agréables, sans complications, et vu que ce sont des livres dont la trame tournait autour de l’amour, ils étaient pratiques à emmener en week – ends ou en vacances. Ce que je trouve juste dommage, c’est qu’au contraire de ses consoeurs évoluant dans le même registre d’écriture, Barbara Cartland, Jackie Collins, ou encore les nouvelles venues Sophie Kinsella ou Lauren Weisberger, Danielle Steel ne se foule pas et ne change pas son style. Mais pourquoi changer une formule qui marche ? Voilà la grande question !

Au jour le jour, le livre qui est le prétexte de cet article, ne déroge pas à cette règle. Colette Barrington dite Coco grandit à Los Angeles entre un père agent d’acteurs et une mère écrivaine à succès. A l’inverse de sa grande sœur Jane, elle n’est pas intéressée par les paillettes et le monde de Hollywood. Pendant que Jane construit sa carrière de productrice et enchaîne les films à succès, assistée de sa compagne Liz, Coco quitte L.A et se terre à Bolinas, près de San Francisco, après avoir perdu son fiancé australien et abandonné ses études de droit.

Sa mère et sa sœur la considèrent comme le vilain petit canard de la famille, qui a raté sa vie et manque d’ambition. Elles se liguent contre Coco et ne manquent aucune occasion de la rabaisser et de lui rappeler que son métier de promeneuse de chiens n’est pas un vrai métier. Coco endure tout, stoïque et résignée.

Mais le hasard fait bien les choses … Alors qu’elle garde la maison de Jane et Lizz, allées monter leur nouveau film, elle est obligée de cohabiter avec Leslie Baxter, acteur à succès obligé de se cacher à San Francisco pour fuir sa petite amie psychopathe. Mais cette colocation se révélera en fin de compte bien agréable.

23201655_1721227504616392_566084241_nEncore une fois, Danielle Steel écrit un livre sans grandes surprises. Une histoire d’amour naît entre deux personnes que rien ne prédestinait à se rencontrer, et l’histoire se terminer avec un « just married ». Que demande le peuple ? Rien à part lire des histoires larmoyantes !!

Une lecture agréable, mais sans plus … De temps à autre, entre deux romans bien aboutis, je pense ressortir mes vieux Danielle Steel et les relire. Elle a quand même un univers bien à elle et arrive quand même à y entraîner le lecteur.

Excellente lecture,

NFK

Le livre de Memory – Petina Gappah (podcast)

Après le pocast n°000 dans lequel je parlais de Ahmadou Kourouma, me revoici avec un autre, traitant cette fois – ci d’un autre ouvrage, le livre de Memory de l’auteure zimbabwéenne Petina Gappah.

Excellente écoute !

Le lien par ici : Écouter Le livre de Memory – Petina Gappah par Nfk #np sur #SoundCloud

NFK

Kourouma, l’esthète … – SoundCloud

Comme la technologie évolue, il faut évoluer avec elle … Voici mon tout premier podcast, donc je vous demanderai d’être indulgents ^^
J’y parle de Ahmadou Kourouma à travers deux de ses ouvrages majeurs, Quand on refuse, on dit non & Allah n’est pas obligé.

J’attends vos retours !
Bonne écoute 😉

Écouter Kourouma, l’esthète … par Nfk #np sur #SoundCloud

YAMBO OUOLOGUEM : D’ÉCRIVAIN CÉLÈBRE À VENDEUR DE CHARBON DE BOIS

Khadim Ndiaye, universitaire et chercheur sénégalais, a posté sur sa page Facebook cet hommage à Yambo Ouologuem.

Je l’ai jugé tellement pertinent que je le reprends ici …

La mort de l’écrivain malien, Yambo Amadou Ouologuem, le 14 octobre passé, à l’âge de 77 ans, est presque passée inaperçue.

J’ai toujours été frappé, depuis que je l’ai connu, par la trajectoire atypique de cet écrivain pas comme les autres. Dandy parisien à la cravate toujours bien nouée, cigarette ou pipe à la main, Ouologuem fut l’écrivain africain francophone de la fin des années 60. Il devint célèbre et adulé lors de la parution de son livre phare, Le devoir de violence, Prix Renaudot en France en 1968. Ce livre est considéré comme l’un des plus grands ouvrages de la littérature francophone d’Afrique. Contre toute attente, Ouologuem y relevait qu’en plus de la violence coloniale, il existait une violence précoloniale et postcoloniale.

Il créa un immense tollé tant en Occident qu’en Afrique. La lame acérée de sa critique n’épargna personne. S’il dénonça les tenants du pouvoir traditionnel, il n’épargna pas non plus ceux qui voulaient « s’abreuver de culture blanche afin de mieux s’élever parmi les Noirs », comme il dira plus tard.

Léopold Sédar Senghor jugea son livre « affligeant » là où Wole Soyinka trouva qu’il minimisait les ravages de la colonisation occidentale. Accusé par la suite d’avoir plagié les écrivains André Schwarz-Bart, Maupassant et Graham Greene, Ouologuem a été « démoli » par la critique littéraire. Son éditeur français (Seuil) retira son livre de la vente et s’excusa auprès de Schwarz-Bart et de Graham Greene sans son consentement. Et, pour ne pas calmer les choses, Ouologuem publia l’année suivante un brûlot, Lettre à la France nègre, qui ne fit qu’accentuer la cabale. Victime d’un ostracisme sournois, il est cloué au pilori par l’establishment littéraire. On sait pourtant, grâce aux travaux récents, en particulier ceux de l’américain Christopher Wise (Yambo Ouologuem: Postcolonial Writer, Islamic Militant), qu’il faisait un travail de réécriture intertextuelle, largement admis de nos jours.

Se sentant incompris et dégouté par tant de cynisme, Ouologuem se coupa littéralement des mondanités. Il retourna au Mali, se retira dans le village de Sévaré, à Mopti et se mura dans un silence monastique. Il renonça à tout : famille, privilèges, carrière universitaire (il fut titulaire d’un doctorat en sociologie, licencié en lettre, en philosophie, diplômé d’anglais), invitations dans les plus grands cénacles, conférences, droits d’auteur, etc.

Lui le fils de notables dogons, qui s’en prenait à la Tradition, se replia dans un milieu traditionnel austère et devint même vendeur de charbon de bois (« jaaykatu këriñ », comme on dit au Sénégal). Lui qui dénonça l’esclavage pratiqué par les Arabes, critiquant même l’attitude d’un Cassius Clay devenu Mohamed Ali, se refugia dans la mystique musulmane et devint même imam.

À l’instar de Ghazâlî qui, en pleine renommée, quitta sa célèbre chaire d’enseignement de la Nizamiyya de Bagdad pour se réfugier dans le silence mystique, Ouologuem, tourna le dos au clinquant de la vie et préféra le mutisme. Il renvoya toutes les délégations qui venaient à sa rencontre. Pour l’homme blessé dans sa chair qu’il était devenu, seuls l’isolement et la foi mystique comptaient. Sa vérité était désormais ancrée dans le silence. Ne dit-on pas que la sagesse va de pair avec le silence?

En réalité, Ouologuem avait regagné son statut de « sous-développé », celui dans lequel beaucoup auraient toujours voulu le voir. Il en a eu l’intuition. Répondant à la question : « Que feriez-vous si vous aviez le Goncourt? » Il affirma: « Je respecterais ma réputation de sous-développé ».

Les jeunes écrivains Africains francophones devraient beaucoup méditer la trajectoire de ce grand écrivain d’expression française. Il y a en effet beaucoup de leçons à tirer de son expérience de vie hors norme, de la cabale dirigée contre sa personne, de son silence et de son reclus à Sévaré.

Si cet écrivain devenu mystique avait écrit un livre avant sa mort, il serait riche en enseignements sur l’existence, le cynisme, la condition humaine, etc.

Pour son talent, sa sagesse, Ouologuem devrait être réhabilité, sa vie et son œuvre enseignées aux jeunes écoliers d’Afrique. Ce qui serait une bonne façon de lui dire : Yambo « ñoo la gëm » (nous t’aimons).

Immense consolation : du ciel, il veillera sur nous, comme il le dit si savoureusement dans le poème suivant :

« Quand à ma mort Dieu m’a demandé un siècle après
Ce que je voulais faire pour passer le temps
Je lui ai demandé la permission de veiller la nuit

Je suis le nègre veilleur de nuit
Et à l’heure des sciures noirâtres qui gèrent les parages
Lentement je lève ma lanterne et agite une cathédrale de
Lumières

Mais l’occident se défie du travail noir de mes heures
Supplémentaires et dort et ferme l’oreille
A mes discours que le silence colporte

Selon l’usage comme vous savez
La nuit vous autres dormez mes frères
Mais moi j’égrène sur vos songes
La raie enrubannée de la ténèbres laiteuse qui chante

Bonne nuit les petits

Et je prie cependant au nom de l’égalité des droits
Devenue droit à l’égalité
Et je pleure la soif de mon sang sel de larmes

Et vous cependant dormez
Et vous dormez mes frères mais aussi
Le sommeil vous chasse de la terre
Et vous partez pour des minutes de songes
Amplifiés au gonflement de votre haleine ronronnante

Je vous vends gratis des alcools
Que sans savoir vous achetez par pintes quotidiennes
Et retrouvez la nuit transfigurée dans les myriades de feux
Qui rêvent pour vous

Bonne nuit les petits

Je suis le nègre veilleur de nuit
Qui combat des nichées de peurs
Juchées dans vos cauchemars de jeunes enfants que je rassure
Quand s’achève mon labeur sur des milliards de créatures
Mais le monde au réveil va à la librairie du coin
Consulter la clé des songes. «