Ainsi soit-elle – Benoîte Groult

J’ai fait « connaissance » avec Benoîte Groult en lisant La parole aux négresses (Denoël, 1978) de Awa Thiam, l’un des ouvrages qui a guidé la lecture croisée constituant la première partie de Vous avez dit féministe?

Avant de plonger dans l’étude sociologique établie par Awa Thiam, Benoîte Groult, à travers une magnifique préface, pose le débat et décortique les problématiques dénoncées par Awa Thiam dans son livre. Et tout le long de l’ouvrage, Awa Thiam n’a pas manqué de rendre un hommage appuyé à Benoîte Groult, magnifiant son combat féministe dans une France psychorigide où les libertés des femmes n’étaient pas aussi évidentes qu’elles le sont aujourd’hui. C’est ainsi que j’ai mis Ainsi soit-elle dans la liste de mes futures lectures.

Ayant vécu jusqu’à l’âge de 96 ans, Benoîte Groult fut assurément un témoin de beaucoup de mutations dans l’histoire du combat pour les revendications féminines. Écrivaine, essayiste, féministe, Benoîte Groult s’est essayée à presque tous les genres littéraires et est de la trempe de celles qui ont traversé et marqué l’histoire du féminisme du XXe siècle. Au Sénégal, je la comparerai dans une moindre mesure à Mariama Bâ, en ce sens qu’elle a marqué et façonné la pensée de nombre de féministes françaises …

Tout comme une Simone De Beauvoir à son époque, Benoîte Groult évolue dans un milieu bourgeois aseptisé et à travers la bulle de son enfance, puis de son adolescence, au gré des allers retours entre Paris et la Bretagne, ne sera que très peu ébranlée face à la condition des femmes.

N’ayant véritablement, comme elle n’a eu de cesse de le dire, « pris son indépendance qu’à l’âge de 35 ans », sa prise de conscience féministe l’a ainsi classée dans les écrivaines féministes.

Étiquette qu’elle ne rejette pas, mais qu’elle revendique haut et fort. Lorsque paraît en 1975 Ainsi soit-elle, ouvrage dans lequel elle dénonce les mutilations génitales féminines, une partie de la presse se déchaîne et la traite de tous les noms. Pascal Jardin, dans le magazine Lui, fustige « les ovariennes cauchemardesques et les syndicalistes de la ménopause ». Maurice Clavel aura la délicatesse de la qualifier de « mal baisée ». Dès lors qu’il s’agit des femmes et de leur condition, ces messieurs, aussi brillants soient-ils, écument de rage et s’avèrent d’une grossièreté des plus violentes. Mais les lectrices et lecteurs, eux, seront au rendez-vous et ce livre agira comme un électrochoc et questionnera en profondeur la société française.

Ce que j’ai particulièrement aimé, en lisant Benoîte Groult, c’est ce désir permanent d’émancipation féminine, de recherche infinie des multiples chemins qui mènent à la liberté de chacune avec cette conscience exacerbée des autres. Elle sait, dès le départ, que sa vie sera « un parcours d’obstacles ». Elle aurait pu se marier sagement et élever ses enfants comme il était de tradition. Elle se mariera trois fois, divorcera deux fois, aura deux filles et aura avorté de nombreuses fois dans les conditions épouvantables d’alors. Et dans cette queste éperdue de son « moi » intérieur, elle me rappelle encore une fois Mariama Bâ, qui comme je l’ai lu dans Maeiama Bâ, ou les allées dun destin, essai de sa fille Mame Coumba Ndiaye (https://cequejaidanslatete.wordpress.com/2016/06/26/lu-et-adore-mariama-ba-ou-les-allees-dun-destin-de-mame-coumba-ndiaye/), se mariera plusieurs fois et divorcera plusieurs fois, considérant qua chaque fois que les liens du mariage étaient étouffants et ne rentraient pas dans ses plans de femme désirant s’assumer et vivre pleinement dans une société sénégalaise oppressante.

Mais elle est tenace et avance, d’abord à tâtons, gagnant en assurance, en indépendance. Dans Ainsi soit-elle, elle ne manque pas d’humour en écrivant : « Il est vrai que j’ai un cerveau de femme, j’aurais dû vous l’avouer plus tôt. C’est un ordinateur plus rudimentaire, dame ! Et qui comporte peu de circuits et absorbe moins de données. Je suis née comme ça et j’ai beau avoir fait des études dites supérieures parce que j’ai eu la chance de naître au XXe siècle où, par suite du relâchement des mœurs, on a fini par nous ouvrir les portes des lycées et des facultés, comme on permet de guerre lasse à l’enfant qui vous a enquiquiné toute la journée de jouer avec la boîte à outils de papa, je ne parviens pas à me sentir l’égale de l’homme. »

Benoîte Groult réhabilite aussi de grandes figures féminines ignorées par les gardiens du temple de l’Histoire écrite et déclinée au masculin. En premier lieu Jeanne d’Arc, la première à franchir le pas et à jouer dans la cour des hommes et des rois. Mais aussi Louise Labé, Marguerite de Navarre, Flora Tristan, Rosa Luxemburg et, bien sûr, Olympe de Gouges, figure de la Révolution française, si dérangeante qu’elle finira sur l’échafaud, à qui elle consacrera un essai et écrira à son propos : « Elle a eu l’audace de changer un mot, un seul, à l’article 1 de la Déclaration des droits de l’homme : “Toutes les FEMMES naissent libres et égales en droit.” Ce seul mot était un défi lancé aux hommes. Il procédait d’une idée si novatrice, si dérangeante, si révolutionnaire en mot, qu’il menaçait l’équilibre de la famille et celui de la société.

Ainsi soit-elle est un livre à lire par toute femme déjà, mais aussi par toute femme s’intéressant un tant soit peu a la cause féministe. Benoîte Groult, avec les mots de son époque, a pointé du doigt la mysoginie ambiante, le laxisme des hommes à égard de leurs compagnes, leur cruauté, mais aussi la non reconnaissance de leurs droits … Ce livre n’a pas pris une ride, et en le lisant, j’ai eu l’impression quelle s’adressait à moi, jeune sénégalaise trentenaire évoluant entre l’Occident et l’Afrique et en proie aux mêmes questionnements.

C’est en cela que Ainsi soit-elle est actuel et est à lire et à faire lire !

Bonne lecture,

NFK

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Trick baby – Iceberg Slim

Johnny O’Brien s’est vu affubler, dès son plus jeune âge, du sobriquet de Trick Baby, alias le fils « de passe ».

Car sa mère Phala n’étant autre qu’une petite putain, qui a osé se donner à ce grand dadais d’Irlandais blond et qu’il lui a laissé leur fils Johnny en souvenir. Bien qu’elle ait été brève, leur romance a été fort passionnelle. Rien ne semblait pouvoir l’arrêter, ni l’alcool, ni la désapprobation muette de son entourage, encore moins l’instabilité chronique de l’Irlandais.

Phala l’aimait, c’est tout. Il les abandonne Johnny et elle, en leur laissant de tristes souvenirs; à elle les étreintes passionnées et lui l’image d’un grand blond qui jouait au tambour et le faisait tournoyer dans ses bras solides et disparaissait au bout de quelques temps.

La mère et le fils continuent leur petite existence misérable. Car entre ses différentes activités professionnelles qui la retiennent jusque tard au-dehors, Phala n’a pas trop le temps de s’occuper de son fils. Elle le laisse sous la surveillance de qui veut bien le garder, ce qui veut dire qu’il est la plupart du temps laissé à lui-même. Aucun des enfants du voisinage ne veut jouer avec lui, lui dont la mère s’est « compromise » avec un blanc.

En parlant de sa mère, Phala est une belle et plantureuse jeune femme dont la beauté ne laisse personne indifférent. Mais on a beau la siffler dans la rue, on a beau l’interpeller en lui promettant monts et merveilles, elle vit dans l’espoir que le père de son fils reviendra.

Le temps passe et il ne revient toujours pas. Il a fini par épouser une jeune femme comme il faut, à savoir blanche et gomme Phala et Johnny de son esprit. Phala s’abrutit dans l’alcool, se fane jour après jour, sa taille s’épaissit, et elle n’est plus que l’ombre de la beauté qu’elle fut.

Jusqu’au viol collectif qui lui vaut son internement dans un hôpital psychiatrique. Accablé, sans le sou et errant dans les rues, Johnny a la chance de tomber sur Blue, fringant quadragénaire qui le prend sous son aile, s’occupe des soins de Phala et accueille Johnny chez lui. Johnny, devenu White Folks, apprends l’arnaque, fait de Blue son mentor et à eux deux, ils imaginent les meilleures combines pour plumer leurs pigeons.

Leur duo atypique écume les rues de Chicago, déjouant quotidiennement les pièces de la concurrence, ceux de la police, pour amasser des montagnes de dollars. Car il faut survivre et la belle maison rose, les costards en soie et les Cadillac ont un prix, et Johnny sait d’où Blue l’a tiré. Sa seule tristesse c’est que Phala s’enfonce chaque jour un peu plus dans la démence.

La figure maternelle et aimante qu’il cherchait tant lui vient en la personne de la Déesse qui est loin de se douter que ce jeune homme fougueux est un nègre. Elle ne se gêne donc pas pour déverser sa bile sur les noirs, ces sous hommes qui ne mériteraient pas de vivre.

Contrairement à Mama Black Widow et Pimp, j’ai moins aimé Trick Baby, qui n’en demeure pas moins un grand roman. Les passages sur les différents types d’arnaque peuvent sembler trop longs à lire si l’on ne s’y connaît pas, les différentes phases mentales par lesquelles passe Johnny peuvent sembler surréalistes, mais tout ceci n’empêche pas qu’encore une fois, Iceberg Slim ait écrit un roman poignant.

Poignant dans le sens où être né d’un mère blanc pouvait s’avérer être la pire abomination qui soit, dans une Amérique ségrégationniste qui avait du mal à trouver ses repères, poignant dans le sens aussi où le sentiment de rejet de la part d’une communauté peut créer des dommages irréversibles.

Ce fut le cas de Johnny O’Brien alias Trick Baby alias White Folks, quand allongé dans la cellule de prison qu’il partageait avec Iceberg Slim, il entreprit de lui raconter sa vie.

Bonne lecture,

NFK

Léopold Sédar Senghor, quel legs ?

La Mairie de Nantes, en collaboration avec la Maison de l’Afrique, a organisé, début Juin, dans le cadre de son jumelage avec la ville de Rufisque, une exposition sur le Sénégal sous toutes ses formes : culture, géographie, histoire …

Qui dit histoire, dit aussi politique. Cette rétrospective autour du Sénégal a été le prétexte pour nous inviter, ma consœur Nafissatou Dia et moi, autour d’une table – ronde dont le thème était l’héritage de la pensée de Léopold Sédar Senghor.

Pendant que Nafissatou faisait une communication sur l’esthétique dans la poésie de Senghor et la richesse de sa création littéraire, j’ai préféré aborder l’aspect politique et particulièrement comment le premier Président de la République du Sénégal est perçu chez les jeunes d’aujourd’hui.

Il gouverna le Sénégal de 1960 à 1981 avant de quitter le pouvoir en y laissant son « Dauphin » Abdou Diouf qui gouverna durant vingt ans à son tour. Père de la nation sénégalaise, dans la période post – indépendance à l’instar d’autres pays qui furent indépendants à peu près à la même période tels que la Côte-d’Ivoire de Félix Houphouet Boigny, le Ghana avec Kwame Nkrumah, la RDC avec Patrice Lumumba …

Premier Africain agrégé en grammaire, Léopold Sédar Senghor fut aussi le premier Africain à siéger à l’Académie française. Parallèlement à ses activités littéraires, il fonde le mouvement de la négritude, avec Léon Gontran Damas et Aimé Césaire.

En entremêlant littérature et politique, Léopold Sédar Senghor rayonne sur la scène internationale. Mais a-t-il réussi sa carrière politique ?

Sa formation politique, l’Union Progressiste Sénégalaise, ancêtre du Parti Socialiste, fonctionnait sous le régime parlementaire et donnait beaucoup de pouvoir au Président du Conseil, en l’occurrence Mamadou Dia. La fracture entre les deux hommes a lieu durant la tristement célèbre crise de 1962. Avec la montée en puissance de Mamadou Dia et son projet de développement du système coopératif, de façon à ce que les structures paysannes vivent des cultures vivrières telles que l’arachide, la culture agraire agraire se développe et les paysans, en se regroupant sous forme de coopératives, deviennent autonomes.

Mamadou Dia se rapproche de pays tels que l’ex – URSS dans l’optique d’appliquer leur modèle économique au Sénégal. Senghor, lui, entend mener une indépendance accompagnée avec l’ancienne puissance colonisatrice, la France.

Les observateurs de l’époque disent que de là, commencent les premières frictions entre le Président de la République et le Président du Conseil.

L’UPS (Union Progressiste Sénégalaise), parti au pouvoir, ouvre la voie au multipartisme. Mais ce multipartisme ne l’est que de façade, car Senghor traque ses opposants. Quiconque tente de mettre sur pied un parti politique dissident, subit ses foudres.

Cheikh Anta Diop, savant, chercheur et égyptologue, en fit les frais. La guerre idéologique qui se fait entre les deux hommes a lieu surtout au niveau de l’acceptation de l’africanité. Pendant que Senghor clame que « la raison est hellène, l’émotion est nègre », Cheikh Anta dénonce l’aliénation de noirs intellectualisés tels que Senghor, encore liés à la France. Selon lui, Senghor se sert de la négritude « pour procéder à la destruction de la vraie culture africaine ». L’opposition ira à un tel niveau que lorsque Cheikh Anta fonde son parti le RND (Rassemblement National Démocratique), il ne reçoit pas l’agrément parce que « sans aucune identification aux courants politiques autorisés ». Senghor attaque Diop sur le plan syntaxique en suspendant la parution du journal Siggi, créé par ce dernier. Il affirme que le mot wolof siggi s’écrit avec un seul « g » et exige la correction de la faute.

La dernière répression senghorienne et pas des moindres dont je ferai état est le cas de Omar Blondin Diop. Normalien, brillant esprit, libre et anticonformiste, il se rebellera durant sa jeune vie contre le régime senghorien, jusqu’à perdre la vie dans les geôles de l’île de Gorée. D’aucuns estiment qu’il fut battu à mort, d’autres – la version officielle – qu’il est mort de mort « naturelle ». Toujours est – il que quarante ans après sa mort, les archives commencent à être dépoussiérées et sa disparition questionnée.

Certains disent même que cette haine que lui vouait Senghor n’était pas seulement due à sa rébellion contre le système, mais aussi au fait que Blondin, l’autre Diop, pour reprendre une formule consacrée, avait réussi au concours d’agrégation de l’École Normale Supérieure de la Rue d’Ulm, là où le Président poète avait échoué.

Aujourd’hui, la jeunesse sénégalaise rejette avec de plus en plus de véhémence, là où leurs aînés faisaient dans le politiquement correct, l’héritage de Senghor. Longtemps confinées à l’état de conversations de salon, le peu de témoins de cette époque encore en vie sortent de leur réserve pour apporter leur version des faits, souvent tronqués à l’époque.

Des éléments d’archives, tels que des propos aigres échanges entre Cheikh Anta et Senghor par voie de presse, des livres tels que Mémoires d’un militant du tiers-monde de Mamadou Dia (Publisud, 1985), mémoires durant lesquels Mamadou Dia revient sur des faits occultés et se débarrasse de ce sobriquet de « faiseur de coup d’État » qui lui a longtemps été accolé, Sénégal, notre pirogue de Roland Colin (Présence Africaine, 2007), proche collaborateur de Senghor et Dia, et plus récemment les films du cinéaste sénégalais Ousmane William Mbaye Président Dia et Kemtiyu, Seex Anta, films consacrés respectivement à Mamadou Dia et Cheikh Anta Diop.

« Senghor a toujours été torturé par des drames intérieurs, alors que Mamadou Dia, lui, incarnait la négritude vécue. »

Cet extrait de Sénégal, notre pirogue trouve une résonance particulière chez la nouvelle génération, donc la mienne. Pour beaucoup d’entre nous, la négritude dont se réclamait Senghor, il ne la représentait pas, au contraire d’un Aimé Césaire, le nègre « fondamental. »

Une impression d’inachevé reste en travers des gorges, car les douze années d’emprisonnement de Mamadou Dia nous ont privés d’un grand homme, qui même s’ils n’était pas l’incarnation de l’homme providentiel (ses proches collaborateurs le disaient un tantinet dictateur), il aurait pu former un tandem intéressant avec Senghor, et mettre le Sénégal sur les rails de l’émergence, tant chantée aujourd’hui.

Quant à Cheikh Anta Diop, l’aura dont il jouit hors du Sénégal et le dénuement dans lequel il a quitté ce monde, combiné à l’absence total d’hommage de la nation et l’effacement des livres d’histoire du Sénégal, est le résultat des persécutions du régime senghorien, et c’est une pilule de plus qui a du mal à passer. Plus représentatif des valeurs africaines, à travers ses thèses sur notamment l’Égypte pharaonique et la promotion des langues négro – africaines, Cheikh Anta se pose comme un modèle chez des jeunes en quête perpétuelle de références.

Même son de cloche pour Omar Blondin Diop, brillant esprit dont le quarantenaire de la disparition ouvre la brèche à plusieurs formes d’hommages, lui aussi dont le nom a été effacé de l’histoire de notre pays.

L’Histoire reste à réviser, et aujourd’hui plus que jamais, elle suit son cours, et le legs laissé par le Président poète est de plus en plus questionné et malmené.

NFK

Iceberg Slim – Pimp, mémoires d’un maquereau

Lire un livre de Iceberg Slim est toujours une expérience incroyable. Le lecteur passe par toutes les phases : horreur, effroi, dégoût, tristesse et stupéfaction, car en lisant les tribulations de Robert Beck alias Iceberg Slim, on reste bouche bée face aux dix mille existences qu’a connues cet homme.

Sa plume sans complaisance nous entraîne dans les bas-fonds de l’Amérique et nous fait voir le ghetto, dans toute sa laideur et sa cruauté.

J’en avais eu un aperçu avec Mama Black Widow https://cequejaidanslatete.wordpress.com/2018/05/17/lecture-coup-de-coeur-mama-black-widow-iceberg-slim/ et à chacune des pages tournées, j’avais frissonné en lisant le destin ctuel qu’avait connu cette famille, qui s’était décimée au contact de la grande ville.

Pimp ne déroge pas à cette règle. Les connaisseurs de son oeuvre disent que Pimp, Trick Baby et Mama Black Widow forment la parfaite trilogie du ghetto. Je ne les démens pas, car en lisant Iceberg Slim, on perçoit sa colère, colère d’être né dans un pays méprisant les personnes « de couleur », colère de devoir se battre pour survivre dans un pays qui ne lui laisse aucune chance, et enfin colère de voir ses congénères s’enfoncer dans la drogue et l’alcool.

Les psychothérapeutes auraient vu en Iceberg Slim un cas clinique intéressant, mais un cas quelque peu déroutant, car lui-même met le doigt sur ses errances mentales et identifie l’une des personnes en partie responsable de celles-ci : sa mère. En l’ayant ballotté d’homme en homme et arraché à celui qu’il considérait comme son père, il commence une existence chaotique.

Les abus sexuels dont il souffre à l’âge de trois ans sont en quelque sorte le catalyseur de sa haine des femmes.

Jeune homme tranquille, presque naïf, il amorcera sa complète mue lors de son premier séjour en prison (il en effectuera plusieurs) et en écoutant les conversations d’anciens macs mis derrière les barreaux, il sait la carrière qui l’attend : il sera mac !

Sweet Jones, le plus grand mac noir des Usa, sera son mentor et lui apprendra les astuces supplémentaires : ne jamais sourire, être froid comme la glace, imperturbable, ne rien laisser filtrer comme sentiments, et discipliner les putes

 en les battant avec un cintre. Vaste programme !

Commence sa longue carrière de mac. Il enchaîne les filles, les remplace quand certaines le quittent ou deviennent trop vieilles, et fait tourner son écurie, construisant ainsi sa légende.

Après s’être évadé de prison, il retourne dans cette même prison d’où il s’était évadé treize ans plus tôt … Le destin …

Cet ultime séjour en prison, en plus de l’avoir presque atteint mentalement, le fera réfléchir sur cette existence de débauche; sans oublier sa pauvre mère à l’article de la mort.

On ne peut qu’être admiratif devant le parcours de cet homme. Il parvient presque à nous attendrir et nous faire oublier parfois la sombre brute qu’il a été en brutalisant les filles qui tapinaient pour lui, n’hésitant pas, tel que le lui recommandait son maître à penser, à les dresser avec un cintre.

Son parcours autodidacte, sa connaissance de la société américaine et de ses bas-fonds, la façon sans complaisance dont il la dépeint, bien loin de l’American dream si glamour, toutes ces raisons font que l’oeuvre de Iceberg Slim est une référence de la culture noire américaine jusqu’à nos jours.

En ayant contribué à populariser la figure du pimp et levé le coin du voile sur l’opacité de cette activité, Iceberg Slim met à nu les tares de cette société dans laquelle il était un acteur, et pas des moindres.

Si vous souhaitez découvrir son œuvre, Pimp est assurément celui par lequel vous devrez commencer …

Excellente lecture,

NFK

Coup de cœur livresque : Il est à toi ce beau pays de Jennifer Richard

J’ai longtemps hésité avec d’écrire cette note de lecture. Rassurez-vous, ce pavé de 700 pages est assurément un coup de cœur livresque. La raison pour laquelle j’ai hésité avant d’écrire ce texte est due au fait que je cherchais mes mots.

Un comble pour une auteure doublée d’une bloggeuse, n’est-ce pas?
J’ai tellement aimé ce livre que j’ai voulu garder pour moi le plaisir qu’il m’a procuré. Mais j’ai finalement décidé qu’il fallait que je partage cette découverte livresque avec vous et j’ai pris du temps à mettre sur le papier mes impressions, alors que j’ai terminé Il est à toi ce beau pays depuis quelques jours.

Et dire que ma rencontre avec ce livre a été le fruit du hasard. Alors que je m’étais rendue à la Fnac pour chercher un livre que je convoitais depuis un bon moment, je suis tombée sur Il est à toi ce beau pays. Dépitée que l’ouvrage qui m’avait amenée dans la librairie soit en rupture, je décidais de flâner parmi les rayonnages et de consulter les dernières nouveautés littéraires.

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C’est là que je suis tombée sur la couverture de Il est à toi ce beau pays. Il est heureux de saluer le magnifique travail que l’auteure et son éditeur on effectué dans le choix de la couverture. Voyez par vous-même, avec la photo ci-contre. N’est-elle pas magnifique?

Noir, fermé, luisant, énigmatique, on ne voit que cela. Subjuguée, je l’achetais et je n’ai pas regretté cet achat impulsif.

Il est à toi ce beau pays me rappelle Congo, une histoire de David Van Reybrouck que j’avais aussi beaucoup aimé. Je classerai ces deux livres – qui ont aussi en commun leur volume – dans la catégorie des ouvrages d’anthropologie, car ils dépassent le cadre du roman. J’avais fait une note sur Congo, une histoire. Consultable ici : https://cequejaidanslatete.wordpress.com/2013/09/19/lu-et-approuve-congo-une-histoire/

Il est à toi ce beau pays s’ouvre et se referme sur Ota Benga, jeune Pygmée amené en Amérique pour y travailler. Là-bas, il s’appelle Otto Bingo et semble s’être adapté à sa nouvelle vie. Il apporte de la couleur et de la joie à ses collègues et tous ceux qui le côtoient apprécient sa joie de vivre, les histoires qu’il n’hésite pas à leur raconter, de même que ses manies bizarres. En apparence, il s’est américanisé, bien que ses dents taillées en pointe et les flashbacks de sa vie d’avant sont là pour lui rappeler qui il est en réalité.

Il suffira de peu pour qu’il se rende compte que son pays d’adoption n’est pas le sien et pour que l’irréparable se produise. De même que Kassongo et Kondola, arrachés à leur tribu, l’appel des origines est toujours le plus fort.

Ota Benga est une entrée en matière pour plonger dans ce savoureux roman de 731 pages. En entremêlant astucieusement fiction et éléments historiques, Jennifer Richard effectue une radioscopie de ce qu’a été la colonisation et le découpage ignoble de l’Afrique qui s’en est suivi.

De Léopold II et son envie démentielle de « posséder » le Congo, à travers toutes sortes de dépenses faramineuses pour annexer ce vaste pays au sien si petit, en passant à David Livingstone, Henry Morton Stanley et Pierre Savorgnan De Brazza, explorateurs infatigables chacun pour le compte d’une nation, pour arriver aux afro-américains Georges Washington Williams, Booker Taliaferro Williams et W.E.B Dubois, héros s’il en est dans l’Amérique ségrégationniste, Jennifer Richard n’omet aucun détail.

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L’Amérique de la période ségrégationniste n’est pas oubliée; et elle nous permet de voir ces hommes et femmes noirs qui ont eu à se battre pour que leur couleur de peau soit « tolérée » dans leur propre pays. Mais le combat fut rude, car en confinant les personnes « de couleur » dans un espace bien donné, on leur refusait le droit même d’exister, en attestent les tristement célèbres lois de Jim Crow.

La colonisation passait aussi par l’évangélisation, et donc le christianisme. Shepard, Lapsley et Samuel Philips Verner viennent en Afrique bible à la main pour sortir ces pauvres nègres de leur ignorance crasse. Sans jeu de mots …

Vous l’aurez compris, après cette note de lecture que je n’ai pas besoin de vous dire d’aller lire Il est à toi ce beau pays.

Ce livre est un chef-d’œuvre !

Bonne lecture ^^

NFK

« Vous avez dit féministe? » de Ndèye Fatou Kane

Critique de #AfroFeminista sur mon essai #VousAvezDitFéministe

Bonne lecture !

NFK

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Ndèye Fatou Kane (que je surnommerais NFK pour la suite de l’article pour plus de facilité lol ) est une auteure et blogueuse sénégalaise dont j’ai découvert le travail en 2015. A travers son blog, « Ce que j’ai dans la tête », j’ai été séduite par sa plume, son amour de la littérature africaine ainsi que par son esprit critique. En effet, NFK a un style direct et ne mâche pas ses mots pour dénoncer les maux de la société sénégalaise et du continent, tout cela avec honnêteté et répartie. C’est pour cela que lorsque j’ai appris qu’elle sortait un essai sur le féminisme intitulé « Vous avez dit féministe ? », j’ai été très enthousiaste pour deux raisons.

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Lecture coup de cœur : Mama Black Widow – Iceberg Slim

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J’en ai lu des livres dans ma (jeune) vie, mais rares sont ceux qui m’ont remuée, émue, de la façon dont Mama Black Widow l’a fait.

J’avais entendu parler de Iceberg Slim et de ses excellents livres, mais je repoussais toujours le moment de lire Mama Black Widow, que j’avais pourtant depuis quelque temps. Quelle bêtise de ne pas avoir lu ce livre plus tôt !

Iceberg Slim, ancien mac des années 60-70, est une figure ultra connue aux Usa. En sus de sa prolifique carrière de maquereau, il a contribué à populariser la figure du pimp, toujours tiré à quatre épingles et entouré de jolies filles.

De nombreux rappeurs tels que Ice T, Nas, 50 Cent, Ice Cube (qui lui doit son pseudonyme), Snoop Dogg, pour ne citer que ceux-là, avouent volontiers avoir été influencés par lui. Il se sert de la riche expérience amassée en étant l’un des « rois » de la rue pour en faire des livres.

De mac célèbre à écrivain encensé par la critique, il fallait le faire !

Mama Black Widow est le premier de ses livres que je lis et certainement pas le dernier ! Vous comprendrez pourquoi avec les lignes qui suivent …

Mama Black Widow nous plonge dans l’histoire de la famille Tilson. À l’image d’une multitude de familles qui cueillent le coton dans ces innombrables et vastes propriétés dans le sud des USA, les Tilson triment sous le chaud soleil pour espérer gagner quelques dollars. Mais ils rêvent de lendemains meilleurs – surtout Mama Tilson.

Le papa, prédicateur acharné, place son destin entre les mains de Jésus et se satisfait de ce qu’il a. Les enfants, Franck Junior, les jumelles Carol et Bessie et Otis le petit dernier, ne savent trop quoi penser de ce tiraillement permanent et se placent entre la cupidité de leur mère et le fatalisme de leur père.

L’occasion d’aller à Chicaco se présente avec la maladie de la cousine Bunny, qui les prie de venir la rejoindre suite à la mort de son mari. Son cancer est en phase terminale et elle a besoin de compagnie.

La découverte de la ville de Chicago tant chantée dans les lettres de Bunny n’a rien d’enchanteur. La saleté, la promiscuité, la drogue, la violence, le mépris, le racisme des employeurs blancs et le sexe peuplent désormais le quotidien des Tilson.

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Cette transplantation à Chicago ne se fait pas sans heurts : papa Tilson essaie tant bien que mal de subvenir aux besoins de sa petite famille en enchaînant les boulots humiliants, aux côtés de son fidèle ami Soldier, Mama peste en allant chaque jour récurer les toilettes des riches Irlandais qui la traitent comme un animal, Carol travaille dans un café, tandis que Franck Junior et Bessie ont du mal à résister à l’appel de la ville grouillante.

Lentement mais sûrement, Chicago étend ses tentacules sur chacun d’eux : papa Tilson perd l’un des rares emplois qu’il arrivait encore à avoir, plonge dans la boisson, sa femme le méprise un peu plus chaque jour qui passe, Bessie se laisse entraîner par son amie Lucy Greene à faire la « pute », Carol essaie d’échapper aux nombreux macs qui lui tournent autour au grand désespoir de sa mère qui veut faire de sa fille sa source de revenus, le petit Otis se fait violer par leur voisin du dessus, le respecté et respectable révérend.

De tous les personnages, celui de Otis est le plus saisissant et émouvant. Lui qui voit avec ses yeux d’enfant tout ce qui passe dans leur sinistre maison : sa mère qui va  » à l’église » tous les dimanches pomponnée et s’énerve quand on lui demande d’où viennent ces billets craquants, leur père qui se noie dans l’alcool, puis finit par en mourir, Carol qui perd son bébé, tué par une mère enragée, Bessie qui finit par etre assassinée dans les rues de Chicago qu’elle aimait tant, Franck Junior qui essaie de venger ses soeurs …

Mama Black Widow, telle la veuve araignée qu’elle est, s’enfonce dans le déni, refusant de voir que c’est elle qui a conduit à leur perte tous ces jeunes enfants innocents qui dépendaient d’elle. À cause de sa cupidité, elle a précipité la fin de sa progéniture. De tous ses enfants, seul Otis « Pois de senteur » est celui qui lui reste. Mais Otis, traumatisé par des années de violences sexuelles, est devenu homosexuel. La perverse Sally, autrement dit son double quand il se grime en femme, le pousse à se soûler au gin et à se faire sodomiser. Sa mère refuse de voir cela et pense qu’elle peut guérir son fils …

Le livre s’ouvre et se referme sur lui, car c’est lui qui confiera à Iceberg Slim le destin tragique qu’a été celui de sa famille, à l’image de milliers d’autres familles venues chercher des lendemains meilleurs à Chicago. Pour ces pauvres gens, la tragédie semble être le quotidien, contrairement aux blancs qui s’enrichissent et piétinent tous ceux qui sont autour d’eux.

Iceberg Slim a écrit un livre triste, cruel, vulgaire même, au langage sans fioritures. On sursaute et on frissonne à la lecture de certains passages, on a même la nausée en lisant certaines scènes, mais c’est ce qui rend ce livre poignant.

Vivement que je lise les autres ouvrages de sa bibliographie, car j’en redemande ! Mama Black Widow m’a donné envie d’en lire plus …

Vous m’en direz des nouvelles !

Bonne lecture,

NFK