Fouta Street – Laurence Gavron

Dans Fouta Street, Laurence Gavron nous entraîne dans un thriller entre les rues arides du Fouta et celles glaciales de New-York.

À la faveur de son mariage avec Yoro Sow, un lointain cousin auquel elle était promise depuis son enfance comme le veut la tradition pulaar, Takko Deh part rejoindre son mari à New-York.

Outre le dépaysement, la difficulté face à cette langue qu’est l’anglais qu’elle a du mal à maîtriser et ce nouvel environnement qu’elle appréhende avec crainte, Takko répugne à être aux côtés de cet homme bien trop âgé pour elle. Mais au nom de la tradition, elle courbe l’échine et se tait. Car ce mariage dépasse les personnes de Yoro et Takko. Il est avant tout une alliance entre les familles Sow et Deh, réparties entre Linguère et Podor. Le rompre équivaudrait à jeter le déshonneur sur l’une ou l’autre des familles.

Les journées de Takko se passent dans la monotonie la plus totale. Car entre ses cours d’anglais à la Pulaar Association et ses soirées passées à mitonner de petits plats pour son époux, il ne se passe rien de transcendant dans son existence.

Mais comme les voies du destin sont impénétrables et que tout ce qui doit être est déjà écrit depuis belle lurette, elle rencontrera celui par qui son existence changera totalement. Pathé Bambado, le troubadour, le musicien rêvant de percer au pays de l’oncle Sam, arrachera Takko de sa vie déjà toute tracée et l’emmènera vivre avec lui. Les deux amoureux défieront tout au nom de cette passion et tenteront tant bien que mal de survivre dans cette jungle de Brooklyn.

Comme si un malheur n’arrivait jamais seul, quelques temps après la fuite de Takko, après l’avoir cherchée partout, son mari Yoro décède dans des circonstances troublantes. Mort de dépit? De chagrin? De maladie? Chacun, dans cette communauté où tout le monde se connaît jettera l’opprobre sur cette frêle jeune fille – presque une enfant – et y ira de son petit commentaire sur la dépravation des moeurs et la perte de valeurs qui formaient jadis la pulaagu.

C’est là que le commissaire Faye venu de Dakar et mis devant les faits et l’inspecteur Mallahan de la police de New-York conjugueront leurs forces pour tenter d’élucider cette affaire. Ils y arriveront tant bien que mal et dénoueront ce mystère qui était en définitive plus complexe qu’il n’y paraissait.

Laurence Gavron a écrit un livre captivant, qui se lit d’une traite. L’intrigue est captivante, les personnages hauts en couleurs et les allers retours entre New-York et le Fouta ne sont pas pour me déplaire, moi qui ne tiens pas en place et aime voyager même dans mes lectures. Je salue l’effort de recherche de l’auteure pour se documenter sur la culture peule et connaître un tant soit peu toutes les valeurs culturelles et cultuelles qui définissent cette ethnie, qui est la mienne.

J’ai en outre moins aimé l’enquête menée conjointement par le commissaire sénégalais et l’inspecteur américain. Venu en vacances aux USA, comment un commissaire sénégalais peut se retrouver mêlé à une enquête qui ne le concerne en rien ? L’instinct inhérent au métier sans doute, mais quand même … En lisant, j’ai noté une ou deux références renvoyant à des ouvrages antérieurs de Laurence Gavron où ce Jules Faye revient souvent. Il me faudra lire ses autres livres pour en savoir plus, mais j’ai trouvé la façon de mener cette enquête très incohérente. De même que la fin qui arrive abruptement. La fin m’a laissée sur ma faim si j’ose m’exprimer ainsi et laisse une impression d’inachevé.

Malgré ces réserves que je formule, je trouve que Fouta Street est un must read et j’ai hâte de découvrir le reste de la bibliographie de Laurence Gavron !

Bonne lecture,

NFK

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Le culte de la masculinité

Les réseaux sociaux, quoi que l’on puisse en dire, sont aujourd’hui le miroir de nos vies. En ce sens qu’ils reflètent ce que nous vivons, et surtout pensons au quotidien. À chaque fois qu’un événement occupe l’actualité, je fais le tour des réseaux sociaux où j’ai un compte (Twitter, Instagram, Facebook) pour prendre le pouls et voir ce que les gens en pensent.C’est très instructif, et j’assimile cela à une enquête sociologique.

Les débats aussi font rage. Dans les rares groupes dont je fais partie, je privilégie la qualité des discussions et l’enseignement que je peux en tirer.
Ce fut le cas avec une discussion autour de la masculinité dans le groupe Let’s Talk (publicité gratuite). Ray, l’un des membres, avait posé la question de savoir si les hommes devaient gémir durant les rapports sexuels. Pendant que les uns étaient pour et les autres contre, mon cerveau se mettait en branle.
Les avis étaient partagés et les réponses données m’ont donné envie d’écrire cet article.
On peut dire que cet article vient en complément d’un autre que j’avais écrit concernant l’éducation des garçons. Vous pourrez le lire juste ici : https://cequejaidanslatete.wordpress.com/2018/02/06/eduquons-nos-garcons/
Dans l’imaginaire collectif (surtout africain), un homme, c’est la virilité par excellence : barbe, muscles saillants, voix de baryton, et tout ce qui s’en suit …Tout ce qui va à l’encontre de ces caractéristiques physiques bourrées de testostérone est à mettre dans le domaine féminin : tapette, tarlouze, femmelette et autres joyeusetés. Car rappelons – le, être efféminé, équivaut à être gay. Mais ceci est un autre sujet sur lequel je reviendrai.
Les petits garçons grandissent avec dans leur tête l’idée qu’ils sont de futurs hommes et leur éducation tournera autour de beaucoup de choses censées le leur rappeler : ne pas pleurer, ne pas montrer ses émotions, ne pas agir comme les femmes …
On le voit dès le bas-âge, quand ils commencent à s’affirmer et prendre conscience de leur être. Au cours de toutes les étapes formant leur enfance, les petits garçons sont entourés de modèles censés leur inculquer les phases de leur future carrure d’homme. Durant la phase cruciale de la circoncision, très douloureuse du moins comme elle se faisait traditionnellement et continue de se pratiquer dans certaines contrées africaines, les futurs hommes se voient trancher le prépuce avec un couteau et malheur à celui qui osera émettre le moindre sanglot.
En ville, dans les zones où se concentrent les bandes de jeunes garçons, chacun bande les muscles peu ou pas développés, la voix mue, la barbe commence à pousser, et quiconque sera à la traîne ou pleurnichera devant la douleur se verra traiter de « femme ». Car dans la dichotomie opérée entre le sexe masculin et féminin, la femme sera caractérisée par ses émotions (tristesse, colère, joie) et à la façon expansive de les montrer, et plus l’homme sera renfermé sur lui-même, taciturne et limite bougon, mieux cela vaudra pour lui. Car un homme ne pleure pas, ça cest connu.
Les petits garçons, pour en revenir à eux, qui auront envie de s’écarter de cet ordre pré établi, se verront durement réprimander et se brimeront encore plus, car à l’heure où les attributs masculins se forment, le regard de la société devient de plus en plus dur.
J’en ai parlé au début de ce billet. En parlant de masculinité, je fais une petite digression chez les homosexuels. Dans l’imaginaire collectif (surtout africain), celui qui est gay est une femmelette, une tarlouze, une tapette, en somme quelqu’un dont les caractéristiques féminines sont très développées. Alors qu’il n’est pas rare de voir un gay musclé, bien comme il faut, et ressemblant à un homme hétérosexuel. En parcourant les pages de disussion, notamment sur Facebook, je suis toujours effarée de lire les témoignages anonymes de jeunes hommes expliquant qu’ils ont dû cacher leur homosexualité à leur famille à grand renfort de séances à la salle de sport. Plus ils apparaissaient bodybuildés, moins les inquiétudes quant à une sexualité « normale » se faisaient. Ceci est encore un des revers du mythe de la masculinité.
Tout ce que j’ai énoncé plus haut relève de l’état des lieux face à ce fait sociétal. Maintenant que fait-on?
Pour moi, tout est à chercher à la base même de l’éducation. Un homme n’est pas Dieu sur terre, c’est une personne normalement constituée, avec des forces, des faiblesses … En les éduquant à cacher leurs émotions et a toujours montrer le côté positif, ces petits garçons, en grandissant, accumulent quantité de frustrations dûe à la pression pesant sur leurs épaules. Ce qui aura pour effets collatéraux de les transformer en tyrans déversant leur colère sur leurs compagnes.
Une redéfinition des rapports de genre, une plus grande flexibilité dans l’éducation des garçons en leur montrant qu’ils peuvent se laisser aller autant que les filles, toutes ces composantes permettront de rééquilibrer la masculinité et de la rendre moins toxique et pesante.
Bonne lecture,
NFK

Underground Railroad – Colson Whitehead

Depuis sa naissance, Cora court.

Elle court pour échapper aux coups de Connely, le méchant contremaître qui est prompt à user de sa cravache contre ceux qui ne cueillent pas assez vite, qui sont feignants, qui marmonnent des insanités contre le maître … Quand bien même celui-ci, James Randall, à l’opposé de son frère Terrance, qui gère l’autre partie du domaine laissé par Randall père en héritage, les laisse s’amuser de temps à autre, la vie sur la plantation est rude.

Cora a de qui tenir : sa grand-mère Ajarry, venue de sa lointaine contrée africaine, était respectée et faisait figure d’autorité dans la plantation. Cultivant son lopin de terre, elle s’éteignit comme elle vécut, dans la servitude et les humiliations. Sa fille Mabel, elle, était une rebelle née, car un soir de pleine lune, elle fit le choix de s’échapper, laissant tout derrière elle, jusqu’à sa petite Cora. Sa légende fut ainsi construire, car la trace de Mabel ne fut jamais retrouvée, malgré le fait que le célèbre chasseur d’esclaves Ridgeway ait ratissé le pays tout entier.

Quand Cora s’échappe à son tour, en compagnie de Caesar, Ridgeway en fit une affaire personnelle, ne voulant pas revivre l’affront imposé par Mabel qui s’est tout bonnement volatilisée.

Commence alors la course de Cora. Elle perd des compagnons en cours de route, se fait attraper, s’échappe à nouveau, mais ne perd pas son objectif : ne plus  » appartenir  » à qui que ce soit, être une femme libre …

À travers le personnage de Cora, Colson Whitehead nous permet d’entrevoir le monde impitoyable que fut celui de l’esclavage; et surtout la dichotomie parmi les esclaves : ceux qui n’avaient jamais rien connu d’autre que la servitude, ceux pour qui courber l’échine et cueiller le coton est dans l’ordre nature des choses, et ceux qui étaient nés libres et enfin ceux qui étaient enchaînés et voulaient briser les chaines.

Cora fait partie de cette dernière catégorie.

Colson Whitehead permet à son lecteur de faire une incursion dans le chemin de fer  » clandestin « , ce réseau solidaire qui a permis de faire évader une quantité innombrable d’esclaves. Des gares creusées dans les trappes des maisons, parfois par des blancs qui au contraire de leurs autess congénères, prônaient l’abolitionnisme de cette pratique de la honte. Certains ont payé ce courage de leur vie, car dans l’imaginaire collectif des propriétaires de plantations, toute personne de race blanche devait soutenir leur commerce.

Underground Railroad me rappelle la célèbre Aminata dans le roman éponyme écrit par Lawrence Hill : https://cequejaidanslatete.wordpress.com/2014/01/04/lu-et-adore-aminata-the-book-of-negroes-de-lawrence-hill/

Le courage et la témérité de Cora me rappellent la hargne de Aminata, cette ancienne esclave que l’on avait arrachée à son village natal. Ballottée de pays en pays, elle finira par s’en sortir. Tout comme Cora, digne fille de Mabel, celle dont la fuite hantera son maître jusqu’à sa mort …

Un livre à lire et à faire lire ! Magistral roman, qui a remporté le prix Pulitzer 2017.

Bonne lecture,

NFK

Ainsi soit-elle – Benoîte Groult

J’ai fait « connaissance » avec Benoîte Groult en lisant La parole aux négresses (Denoël, 1978) de Awa Thiam, l’un des ouvrages qui a guidé la lecture croisée constituant la première partie de Vous avez dit féministe?

Avant de plonger dans l’étude sociologique établie par Awa Thiam, Benoîte Groult, à travers une magnifique préface, pose le débat et décortique les problématiques dénoncées par Awa Thiam dans son livre. Et tout le long de l’ouvrage, Awa Thiam n’a pas manqué de rendre un hommage appuyé à Benoîte Groult, magnifiant son combat féministe dans une France psychorigide où les libertés des femmes n’étaient pas aussi évidentes qu’elles le sont aujourd’hui. C’est ainsi que j’ai mis Ainsi soit-elle dans la liste de mes futures lectures.

Ayant vécu jusqu’à l’âge de 96 ans, Benoîte Groult fut assurément un témoin de beaucoup de mutations dans l’histoire du combat pour les revendications féminines. Écrivaine, essayiste, féministe, Benoîte Groult s’est essayée à presque tous les genres littéraires et est de la trempe de celles qui ont traversé et marqué l’histoire du féminisme du XXe siècle. Au Sénégal, je la comparerai dans une moindre mesure à Mariama Bâ, en ce sens qu’elle a marqué et façonné la pensée de nombre de féministes françaises …

Tout comme une Simone De Beauvoir à son époque, Benoîte Groult évolue dans un milieu bourgeois aseptisé et à travers la bulle de son enfance, puis de son adolescence, au gré des allers retours entre Paris et la Bretagne, ne sera que très peu ébranlée face à la condition des femmes.

N’ayant véritablement, comme elle n’a eu de cesse de le dire, « pris son indépendance qu’à l’âge de 35 ans », sa prise de conscience féministe l’a ainsi classée dans les écrivaines féministes.

Étiquette qu’elle ne rejette pas, mais qu’elle revendique haut et fort. Lorsque paraît en 1975 Ainsi soit-elle, ouvrage dans lequel elle dénonce les mutilations génitales féminines, une partie de la presse se déchaîne et la traite de tous les noms. Pascal Jardin, dans le magazine Lui, fustige « les ovariennes cauchemardesques et les syndicalistes de la ménopause ». Maurice Clavel aura la délicatesse de la qualifier de « mal baisée ». Dès lors qu’il s’agit des femmes et de leur condition, ces messieurs, aussi brillants soient-ils, écument de rage et s’avèrent d’une grossièreté des plus violentes. Mais les lectrices et lecteurs, eux, seront au rendez-vous et ce livre agira comme un électrochoc et questionnera en profondeur la société française.

Ce que j’ai particulièrement aimé, en lisant Benoîte Groult, c’est ce désir permanent d’émancipation féminine, de recherche infinie des multiples chemins qui mènent à la liberté de chacune avec cette conscience exacerbée des autres. Elle sait, dès le départ, que sa vie sera « un parcours d’obstacles ». Elle aurait pu se marier sagement et élever ses enfants comme il était de tradition. Elle se mariera trois fois, divorcera deux fois, aura deux filles et aura avorté de nombreuses fois dans les conditions épouvantables d’alors. Et dans cette queste éperdue de son « moi » intérieur, elle me rappelle encore une fois Mariama Bâ, qui comme je l’ai lu dans Maeiama Bâ, ou les allées dun destin, essai de sa fille Mame Coumba Ndiaye (https://cequejaidanslatete.wordpress.com/2016/06/26/lu-et-adore-mariama-ba-ou-les-allees-dun-destin-de-mame-coumba-ndiaye/), se mariera plusieurs fois et divorcera plusieurs fois, considérant qua chaque fois que les liens du mariage étaient étouffants et ne rentraient pas dans ses plans de femme désirant s’assumer et vivre pleinement dans une société sénégalaise oppressante.

Mais elle est tenace et avance, d’abord à tâtons, gagnant en assurance, en indépendance. Dans Ainsi soit-elle, elle ne manque pas d’humour en écrivant : « Il est vrai que j’ai un cerveau de femme, j’aurais dû vous l’avouer plus tôt. C’est un ordinateur plus rudimentaire, dame ! Et qui comporte peu de circuits et absorbe moins de données. Je suis née comme ça et j’ai beau avoir fait des études dites supérieures parce que j’ai eu la chance de naître au XXe siècle où, par suite du relâchement des mœurs, on a fini par nous ouvrir les portes des lycées et des facultés, comme on permet de guerre lasse à l’enfant qui vous a enquiquiné toute la journée de jouer avec la boîte à outils de papa, je ne parviens pas à me sentir l’égale de l’homme. »

Benoîte Groult réhabilite aussi de grandes figures féminines ignorées par les gardiens du temple de l’Histoire écrite et déclinée au masculin. En premier lieu Jeanne d’Arc, la première à franchir le pas et à jouer dans la cour des hommes et des rois. Mais aussi Louise Labé, Marguerite de Navarre, Flora Tristan, Rosa Luxemburg et, bien sûr, Olympe de Gouges, figure de la Révolution française, si dérangeante qu’elle finira sur l’échafaud, à qui elle consacrera un essai et écrira à son propos : « Elle a eu l’audace de changer un mot, un seul, à l’article 1 de la Déclaration des droits de l’homme : “Toutes les FEMMES naissent libres et égales en droit.” Ce seul mot était un défi lancé aux hommes. Il procédait d’une idée si novatrice, si dérangeante, si révolutionnaire en mot, qu’il menaçait l’équilibre de la famille et celui de la société.

Ainsi soit-elle est un livre à lire par toute femme déjà, mais aussi par toute femme s’intéressant un tant soit peu a la cause féministe. Benoîte Groult, avec les mots de son époque, a pointé du doigt la mysoginie ambiante, le laxisme des hommes à égard de leurs compagnes, leur cruauté, mais aussi la non reconnaissance de leurs droits … Ce livre n’a pas pris une ride, et en le lisant, j’ai eu l’impression quelle s’adressait à moi, jeune sénégalaise trentenaire évoluant entre l’Occident et l’Afrique et en proie aux mêmes questionnements.

C’est en cela que Ainsi soit-elle est actuel et est à lire et à faire lire !

Bonne lecture,

NFK

Trick baby – Iceberg Slim

Johnny O’Brien s’est vu affubler, dès son plus jeune âge, du sobriquet de Trick Baby, alias le fils « de passe ».

Car sa mère Phala n’étant autre qu’une petite putain, qui a osé se donner à ce grand dadais d’Irlandais blond et qu’il lui a laissé leur fils Johnny en souvenir. Bien qu’elle ait été brève, leur romance a été fort passionnelle. Rien ne semblait pouvoir l’arrêter, ni l’alcool, ni la désapprobation muette de son entourage, encore moins l’instabilité chronique de l’Irlandais.

Phala l’aimait, c’est tout. Il les abandonne Johnny et elle, en leur laissant de tristes souvenirs; à elle les étreintes passionnées et lui l’image d’un grand blond qui jouait au tambour et le faisait tournoyer dans ses bras solides et disparaissait au bout de quelques temps.

La mère et le fils continuent leur petite existence misérable. Car entre ses différentes activités professionnelles qui la retiennent jusque tard au-dehors, Phala n’a pas trop le temps de s’occuper de son fils. Elle le laisse sous la surveillance de qui veut bien le garder, ce qui veut dire qu’il est la plupart du temps laissé à lui-même. Aucun des enfants du voisinage ne veut jouer avec lui, lui dont la mère s’est « compromise » avec un blanc.

En parlant de sa mère, Phala est une belle et plantureuse jeune femme dont la beauté ne laisse personne indifférent. Mais on a beau la siffler dans la rue, on a beau l’interpeller en lui promettant monts et merveilles, elle vit dans l’espoir que le père de son fils reviendra.

Le temps passe et il ne revient toujours pas. Il a fini par épouser une jeune femme comme il faut, à savoir blanche et gomme Phala et Johnny de son esprit. Phala s’abrutit dans l’alcool, se fane jour après jour, sa taille s’épaissit, et elle n’est plus que l’ombre de la beauté qu’elle fut.

Jusqu’au viol collectif qui lui vaut son internement dans un hôpital psychiatrique. Accablé, sans le sou et errant dans les rues, Johnny a la chance de tomber sur Blue, fringant quadragénaire qui le prend sous son aile, s’occupe des soins de Phala et accueille Johnny chez lui. Johnny, devenu White Folks, apprends l’arnaque, fait de Blue son mentor et à eux deux, ils imaginent les meilleures combines pour plumer leurs pigeons.

Leur duo atypique écume les rues de Chicago, déjouant quotidiennement les pièces de la concurrence, ceux de la police, pour amasser des montagnes de dollars. Car il faut survivre et la belle maison rose, les costards en soie et les Cadillac ont un prix, et Johnny sait d’où Blue l’a tiré. Sa seule tristesse c’est que Phala s’enfonce chaque jour un peu plus dans la démence.

La figure maternelle et aimante qu’il cherchait tant lui vient en la personne de la Déesse qui est loin de se douter que ce jeune homme fougueux est un nègre. Elle ne se gêne donc pas pour déverser sa bile sur les noirs, ces sous hommes qui ne mériteraient pas de vivre.

Contrairement à Mama Black Widow et Pimp, j’ai moins aimé Trick Baby, qui n’en demeure pas moins un grand roman. Les passages sur les différents types d’arnaque peuvent sembler trop longs à lire si l’on ne s’y connaît pas, les différentes phases mentales par lesquelles passe Johnny peuvent sembler surréalistes, mais tout ceci n’empêche pas qu’encore une fois, Iceberg Slim ait écrit un roman poignant.

Poignant dans le sens où être né d’un mère blanc pouvait s’avérer être la pire abomination qui soit, dans une Amérique ségrégationniste qui avait du mal à trouver ses repères, poignant dans le sens aussi où le sentiment de rejet de la part d’une communauté peut créer des dommages irréversibles.

Ce fut le cas de Johnny O’Brien alias Trick Baby alias White Folks, quand allongé dans la cellule de prison qu’il partageait avec Iceberg Slim, il entreprit de lui raconter sa vie.

Bonne lecture,

NFK

Léopold Sédar Senghor, quel legs ?

La Mairie de Nantes, en collaboration avec la Maison de l’Afrique, a organisé, début Juin, dans le cadre de son jumelage avec la ville de Rufisque, une exposition sur le Sénégal sous toutes ses formes : culture, géographie, histoire …

Qui dit histoire, dit aussi politique. Cette rétrospective autour du Sénégal a été le prétexte pour nous inviter, ma consœur Nafissatou Dia et moi, autour d’une table – ronde dont le thème était l’héritage de la pensée de Léopold Sédar Senghor.

Pendant que Nafissatou faisait une communication sur l’esthétique dans la poésie de Senghor et la richesse de sa création littéraire, j’ai préféré aborder l’aspect politique et particulièrement comment le premier Président de la République du Sénégal est perçu chez les jeunes d’aujourd’hui.

Il gouverna le Sénégal de 1960 à 1981 avant de quitter le pouvoir en y laissant son « Dauphin » Abdou Diouf qui gouverna durant vingt ans à son tour. Père de la nation sénégalaise, dans la période post – indépendance à l’instar d’autres pays qui furent indépendants à peu près à la même période tels que la Côte-d’Ivoire de Félix Houphouet Boigny, le Ghana avec Kwame Nkrumah, la RDC avec Patrice Lumumba …

Premier Africain agrégé en grammaire, Léopold Sédar Senghor fut aussi le premier Africain à siéger à l’Académie française. Parallèlement à ses activités littéraires, il fonde le mouvement de la négritude, avec Léon Gontran Damas et Aimé Césaire.

En entremêlant littérature et politique, Léopold Sédar Senghor rayonne sur la scène internationale. Mais a-t-il réussi sa carrière politique ?

Sa formation politique, l’Union Progressiste Sénégalaise, ancêtre du Parti Socialiste, fonctionnait sous le régime parlementaire et donnait beaucoup de pouvoir au Président du Conseil, en l’occurrence Mamadou Dia. La fracture entre les deux hommes a lieu durant la tristement célèbre crise de 1962. Avec la montée en puissance de Mamadou Dia et son projet de développement du système coopératif, de façon à ce que les structures paysannes vivent des cultures vivrières telles que l’arachide, la culture agraire agraire se développe et les paysans, en se regroupant sous forme de coopératives, deviennent autonomes.

Mamadou Dia se rapproche de pays tels que l’ex – URSS dans l’optique d’appliquer leur modèle économique au Sénégal. Senghor, lui, entend mener une indépendance accompagnée avec l’ancienne puissance colonisatrice, la France.

Les observateurs de l’époque disent que de là, commencent les premières frictions entre le Président de la République et le Président du Conseil.

L’UPS (Union Progressiste Sénégalaise), parti au pouvoir, ouvre la voie au multipartisme. Mais ce multipartisme ne l’est que de façade, car Senghor traque ses opposants. Quiconque tente de mettre sur pied un parti politique dissident, subit ses foudres.

Cheikh Anta Diop, savant, chercheur et égyptologue, en fit les frais. La guerre idéologique qui se fait entre les deux hommes a lieu surtout au niveau de l’acceptation de l’africanité. Pendant que Senghor clame que « la raison est hellène, l’émotion est nègre », Cheikh Anta dénonce l’aliénation de noirs intellectualisés tels que Senghor, encore liés à la France. Selon lui, Senghor se sert de la négritude « pour procéder à la destruction de la vraie culture africaine ». L’opposition ira à un tel niveau que lorsque Cheikh Anta fonde son parti le RND (Rassemblement National Démocratique), il ne reçoit pas l’agrément parce que « sans aucune identification aux courants politiques autorisés ». Senghor attaque Diop sur le plan syntaxique en suspendant la parution du journal Siggi, créé par ce dernier. Il affirme que le mot wolof siggi s’écrit avec un seul « g » et exige la correction de la faute.

La dernière répression senghorienne et pas des moindres dont je ferai état est le cas de Omar Blondin Diop. Normalien, brillant esprit, libre et anticonformiste, il se rebellera durant sa jeune vie contre le régime senghorien, jusqu’à perdre la vie dans les geôles de l’île de Gorée. D’aucuns estiment qu’il fut battu à mort, d’autres – la version officielle – qu’il est mort de mort « naturelle ». Toujours est – il que quarante ans après sa mort, les archives commencent à être dépoussiérées et sa disparition questionnée.

Certains disent même que cette haine que lui vouait Senghor n’était pas seulement due à sa rébellion contre le système, mais aussi au fait que Blondin, l’autre Diop, pour reprendre une formule consacrée, avait réussi au concours d’agrégation de l’École Normale Supérieure de la Rue d’Ulm, là où le Président poète avait échoué.

Aujourd’hui, la jeunesse sénégalaise rejette avec de plus en plus de véhémence, là où leurs aînés faisaient dans le politiquement correct, l’héritage de Senghor. Longtemps confinées à l’état de conversations de salon, le peu de témoins de cette époque encore en vie sortent de leur réserve pour apporter leur version des faits, souvent tronqués à l’époque.

Des éléments d’archives, tels que des propos aigres échanges entre Cheikh Anta et Senghor par voie de presse, des livres tels que Mémoires d’un militant du tiers-monde de Mamadou Dia (Publisud, 1985), mémoires durant lesquels Mamadou Dia revient sur des faits occultés et se débarrasse de ce sobriquet de « faiseur de coup d’État » qui lui a longtemps été accolé, Sénégal, notre pirogue de Roland Colin (Présence Africaine, 2007), proche collaborateur de Senghor et Dia, et plus récemment les films du cinéaste sénégalais Ousmane William Mbaye Président Dia et Kemtiyu, Seex Anta, films consacrés respectivement à Mamadou Dia et Cheikh Anta Diop.

« Senghor a toujours été torturé par des drames intérieurs, alors que Mamadou Dia, lui, incarnait la négritude vécue. »

Cet extrait de Sénégal, notre pirogue trouve une résonance particulière chez la nouvelle génération, donc la mienne. Pour beaucoup d’entre nous, la négritude dont se réclamait Senghor, il ne la représentait pas, au contraire d’un Aimé Césaire, le nègre « fondamental. »

Une impression d’inachevé reste en travers des gorges, car les douze années d’emprisonnement de Mamadou Dia nous ont privés d’un grand homme, qui même s’ils n’était pas l’incarnation de l’homme providentiel (ses proches collaborateurs le disaient un tantinet dictateur), il aurait pu former un tandem intéressant avec Senghor, et mettre le Sénégal sur les rails de l’émergence, tant chantée aujourd’hui.

Quant à Cheikh Anta Diop, l’aura dont il jouit hors du Sénégal et le dénuement dans lequel il a quitté ce monde, combiné à l’absence total d’hommage de la nation et l’effacement des livres d’histoire du Sénégal, est le résultat des persécutions du régime senghorien, et c’est une pilule de plus qui a du mal à passer. Plus représentatif des valeurs africaines, à travers ses thèses sur notamment l’Égypte pharaonique et la promotion des langues négro – africaines, Cheikh Anta se pose comme un modèle chez des jeunes en quête perpétuelle de références.

Même son de cloche pour Omar Blondin Diop, brillant esprit dont le quarantenaire de la disparition ouvre la brèche à plusieurs formes d’hommages, lui aussi dont le nom a été effacé de l’histoire de notre pays.

L’Histoire reste à réviser, et aujourd’hui plus que jamais, elle suit son cours, et le legs laissé par le Président poète est de plus en plus questionné et malmené.

NFK

Iceberg Slim – Pimp, mémoires d’un maquereau

Lire un livre de Iceberg Slim est toujours une expérience incroyable. Le lecteur passe par toutes les phases : horreur, effroi, dégoût, tristesse et stupéfaction, car en lisant les tribulations de Robert Beck alias Iceberg Slim, on reste bouche bée face aux dix mille existences qu’a connues cet homme.

Sa plume sans complaisance nous entraîne dans les bas-fonds de l’Amérique et nous fait voir le ghetto, dans toute sa laideur et sa cruauté.

J’en avais eu un aperçu avec Mama Black Widow https://cequejaidanslatete.wordpress.com/2018/05/17/lecture-coup-de-coeur-mama-black-widow-iceberg-slim/ et à chacune des pages tournées, j’avais frissonné en lisant le destin ctuel qu’avait connu cette famille, qui s’était décimée au contact de la grande ville.

Pimp ne déroge pas à cette règle. Les connaisseurs de son oeuvre disent que Pimp, Trick Baby et Mama Black Widow forment la parfaite trilogie du ghetto. Je ne les démens pas, car en lisant Iceberg Slim, on perçoit sa colère, colère d’être né dans un pays méprisant les personnes « de couleur », colère de devoir se battre pour survivre dans un pays qui ne lui laisse aucune chance, et enfin colère de voir ses congénères s’enfoncer dans la drogue et l’alcool.

Les psychothérapeutes auraient vu en Iceberg Slim un cas clinique intéressant, mais un cas quelque peu déroutant, car lui-même met le doigt sur ses errances mentales et identifie l’une des personnes en partie responsable de celles-ci : sa mère. En l’ayant ballotté d’homme en homme et arraché à celui qu’il considérait comme son père, il commence une existence chaotique.

Les abus sexuels dont il souffre à l’âge de trois ans sont en quelque sorte le catalyseur de sa haine des femmes.

Jeune homme tranquille, presque naïf, il amorcera sa complète mue lors de son premier séjour en prison (il en effectuera plusieurs) et en écoutant les conversations d’anciens macs mis derrière les barreaux, il sait la carrière qui l’attend : il sera mac !

Sweet Jones, le plus grand mac noir des Usa, sera son mentor et lui apprendra les astuces supplémentaires : ne jamais sourire, être froid comme la glace, imperturbable, ne rien laisser filtrer comme sentiments, et discipliner les putes

 en les battant avec un cintre. Vaste programme !

Commence sa longue carrière de mac. Il enchaîne les filles, les remplace quand certaines le quittent ou deviennent trop vieilles, et fait tourner son écurie, construisant ainsi sa légende.

Après s’être évadé de prison, il retourne dans cette même prison d’où il s’était évadé treize ans plus tôt … Le destin …

Cet ultime séjour en prison, en plus de l’avoir presque atteint mentalement, le fera réfléchir sur cette existence de débauche; sans oublier sa pauvre mère à l’article de la mort.

On ne peut qu’être admiratif devant le parcours de cet homme. Il parvient presque à nous attendrir et nous faire oublier parfois la sombre brute qu’il a été en brutalisant les filles qui tapinaient pour lui, n’hésitant pas, tel que le lui recommandait son maître à penser, à les dresser avec un cintre.

Son parcours autodidacte, sa connaissance de la société américaine et de ses bas-fonds, la façon sans complaisance dont il la dépeint, bien loin de l’American dream si glamour, toutes ces raisons font que l’oeuvre de Iceberg Slim est une référence de la culture noire américaine jusqu’à nos jours.

En ayant contribué à populariser la figure du pimp et levé le coin du voile sur l’opacité de cette activité, Iceberg Slim met à nu les tares de cette société dans laquelle il était un acteur, et pas des moindres.

Si vous souhaitez découvrir son œuvre, Pimp est assurément celui par lequel vous devrez commencer …

Excellente lecture,

NFK